Charlie, dix ans après

Continuer à se marrer…

7 janvier 2015, en matinée. Je m’en souviens comme si c’était hier et pourtant cela paraît tellement loin : les nouvelles commencent à tomber : « Nouvelle attaque contre Charlie Hebdo. Des blessés et des morts, certains dessinateurs parmi les victimes. ». Une seule pensée me vient à l’esprit : pourvu que mon copain Tignous – membre comme moi de « Cartooning for Peace » et seul que je connaissais personnellement – ne figure pas dans la liste. Hélas…

Un an et demi auparavant, nous devions aller lui et moi en Tunisie pour une conférence sur la liberté d’expression. Il m’avait envoyé un Courriel sibyllin que j’ai gardé : « T’es sûr qu’on sera en sécurité, là-bas ? Je n’ai pas une âme de martyr, moi. »

Je fais parfois un rêve bizarre : je marche dans les rues de Paris aux côtés de Tignous, mais un Tignous dessiné par lui-même, comme si l’œuvre était plus forte que l’homme et avait survécu au massacre…

Dix-sept personnes ont été assassinées par deux islamistes entre le 7 et le 9 janvier 2015, dont cinq dessinateurs, parmi lesquels Cabu, que j’imitais quand il dessinait en direct dans le « Club Dorothée » sur Antenne 2 lorsque j’étais gosse, en France. Les frères Kouachi ont souillé mon enfance, après avoir raté la leur.

Dix ans plus tard, le monde est-il toujours Charlie ? On peut en douter. Le « New York Times » a profité en 2019 d’une polémique sur un mauvais dessin d’Antonio représentant Netanyahou tenu en laisse par Donald Trump (règle de base du dessin politique : éviter d’animaliser des humains, ressort sémantique extrêmement douteux, souvent associé à l’extrême droite) pour exclure le dessin éditorial de ses pages.

Xavier Gorce a claqué la porte du « Monde » après que la rédaction s’est excusée à posteriori pour l’un de ses dessins moquant le wokisme. En 2023, Steve Bell, dessinateur historique du « Guardian » a été viré à la suite de fallacieuses accusations d’antisémitisme. Trois dessinateurs éjectés par trois journaux historiques de gauche. C’est la nouveauté post-Charlie : la bien-pensance n’est plus seulement l’apanage de la droite, mais aussi d’une certaine gauche ; le politiquement correct à l’américaine se répand de plus en plus insidieusement, comme s’il était soudain devenu interdit d’offenser et d’être offensé. La RTBF s’excuse après un sketch – pourtant très drôle – sur les transgenres ; les éditions Dupuis annulent un album de Spirou parce que Dany, le dessinateur, aurait dessiné les Noirs comme des singes et des filles trop sexualisées, ce qui aurait offensé une tik-tokeuse – sacrilège ! Les marchés de Noël deviennent les « plaisirs d’hiver », etc.

Pascal Perrineau, politologue français qui enseigne deux mois par an dans une université américaine, détaille dans un chapitre de son dernier livre* les ravages du wokisme outre-Atlantique, qui « nourrit et se nourrit de la fragmentation de nos sociétés, est tout à fait incapable de penser un bien commun et donc le politique, cultivant ad libitum les petites différences, entraînant un retrait du politique et une individualisation de ce dernier. » Invention de l’extrême droite, le wokisme ?

Tignous, mais aussi Cabu, Honoré, Wolinski et bien entendu Charb se seraient délectés de ce retour du puritanisme teinté de marxisme (l’un et l’autre constituant les deux jambes de cette idéologie, comme l’a très bien expliqué Yasha Mounk, homme de gauche allemand et lui aussi enseignant aux Etats-Unis**), qui a contribué à faire progresser son exacte antithèse : Donald Trump. « Lui au moins, il est politiquement incorrect ! ». Ah ça… Nous voilà pris en tenaille par deux extrêmes qui ont un point commun : envisager le monde de manière binaire, eux contre nous.

Le milliardaire peroxydé faisant son retour et entraînant dans son sillage toutes sortes de clones hongrois, argentin, français(e), allemand, etc., il va falloir la jouer fine : caricaturer des gens caricaturaux sans sombrer dans la facilité, en rappelant toujours que la seule limite à la liberté d’expression n’est pas le ressenti, mais la loi. Si un feu est rouge, vous n’avez pas le droit de traverser, car cela vous met en danger, ainsi que les autres usagers, même si votre « ressenti » était que le feu était vert, jaune ou bleu à rayures roses.

Continuer à se marrer : c’est bien la moindre des choses que l’on doit aux victimes du 7-Janvier, les dessinateurs bien-sûr, mais aussi les autres victimes, tuées parce que journalistes, simples visiteurs, policiers, policière ou… juifs.
Allez, bonne année… quand même.

* Le goût de la politique, éditions Odile Jacob
** Le piège de l’identité, comment une idée progressiste est devenue une idéologie délétère, éditions de l’Observatoire

Illu : dessin paru le 8 janvier 2025 dans L’Echo