Norbert l’Imaginaire

Préface par Thierry Bellefroid

« Je plains Tintin et Largo Winch. À passer leur temps à sauver le monde, ils n’ont plus une minute à eux. »
Cette phrase savoureuse prononcée par Norbert pourrait résumer à elle seule le postulat des auteurs. Et si la bande dessinée délaissait le terrain de l’action ? Et si elle empruntait les voies de l’imaginaire pour parler de ce qui nous fait et nous rend si attachants mais si fragiles : nos émotions, nos sentiments, nos frustrations, nos névroses, nos doutes, nos errances intérieures ?

Partant de cette idée, n’importe qui aurait imaginé un récit d’introspection, parfaitement statique, voire franchement soporifique. Pas Guéret et Vadot. Pour eux, délaisser l’action ne revenait pas à privilégier l’inaction. Au contraire. À lire Norbert l’Imaginaire, on passe de complots en courses-poursuites et de scènes de guerre en putsch. On se refait même un « Dallas 1963 » plus vrai que nature.

Norbert l’Imaginaire est en ce sens le chaînon manquant entre Roméo et Juliette et JFK. Une histoire d’amour et de pouvoir. Une sorte de Bidouille et Violette pour adultes, en version années 2000. Qui l’emportera au sein de Simon Glonek ? Son imaginaire ? Sa raison ? Son inconscient ? C’est cette lutte intense entre tous nos constituants que Guéret et Vadot ont racontée en y appliquant les principes du thriller politique, et en y greffant toute l’imagerie de l’Histoire contemporaine. Du nazisme à la montée de la droite néofasciste, de la solitude du pouvoir à la révolution populaire, de la Pravda à la glasnost, du rêve américain aux lendemains qui déchantent.

Au-delà, la force de Norbert l’Imaginaire tient dans son découpage et dans la danse savante qu’entretiennent texte et image. Les deux éléments constitutifs du récit se cambrent, s’arc-boutent ici en un tango sans cesse renouvelé, effectuant des figures parfois virevoltantes. On a rarement vu une bande dessinée mêler aussi subtilement ces deux ingrédients. Quant au découpage, il trahit le côté cérébral de Nicolas Vadot. Jamais instinctive, la page est construite sur des jeux de diagonales, des codes de couleur – dont le plus évident est le rouge subjectif des lunettes de Simon -, des symétries et des rapports de taille entre les cases qui pourraient presque être enseignées dans les écoles de bande dessinée.

« Dans ce métier, si on veut durer, il faut savoir retourner sa veste. » dit encore Norbert l’Imaginaire.
L’avenir dira si Vadot durera. Je prends le pari que oui. Il a suffisamment de choses à dire et à montrer. Ce qui est sûr en tout cas, c’est qu’il n’est pas du genre à retourner sa veste. Et ce n’est pas là la moindre des qualités de ce garçon !