Neuf mois en profondeur

Les lecteurs qui préfèrent garder le mystère entourant la lecture d’un livre peuvent passer leur chemin…
En revanche, pour celles et ceux qui aiment couper les cheveux en quatre, retour sur 25 images-clés commentées,
issues de « Neuf Mois » ; à parcourir une fois l’album lu (voire même relu), bien entendu…
Le requin

Tous mes albums commencent par une sorte de préface visuelle. L’utilisation de ces pages d’ouverture reprenant des éléments se trouvant dans le reste de l’album me permet de lier un peu plus la sauce, de ficeler le scénario, narrativement, visuellement et inconsciemment, en injectant des images mentales qui ont plus d’impact en début d’album, car l’œil et l’esprit du lecteur sont encore vierges. Elles agissent ainsi comme sas de décompression : le lecteur était dans son monde, il va maintenant entrer dans le mien.
Je possédais cette statuette blanche d’un chat depuis longtemps, et elle m’a toujours intrigué. Je l’ai souvent regardée, en silence, comme Colin, à la fin de l’album.
Quant au requin, il représente pour moi une métaphore de la peur de la mort, exactement comme dans « Les dents de la mer », de Steven Spielberg.
Je suis fasciné par les requins, en même temps qu’ils me terrorisent, d’autant plus que j’habite en Australie, où l’on doit toujours regarder au loin quand on se baigne dans la mer, au cas où l’on apercevrait un aileron pointé vers soi.
Ces deux éléments de départ sont en fait antinomiques : le chat, par opposition au requin, est drapé dans une lumière bleue et représente la vie (même si c’est une statue, comme Churchill dans « 80 Jours »).
Quand le chaton Junior fera son apparition, une trentaine de pages plus loin, le lecteur ne fera peut-être pas le lien avec cette statuette de départ. En revanche, en fin d’album, lorsque Colin regardera la statuette, on comprendra la référence à Junior, dans son monde rêvé.
La mouche

La mouche constituait l’élément manquant de la première mouture de mon scénario. C’est en l’ajoutant que l’histoire a commencé à prendre forme. La mouche possède plusieurs rôles : celui de narrateur, tout d’abord. Contrairement à mes précédents livres, je voulais absolument éviter une débauche de voix off. Je me suis donc limité aux premières et aux dernières pages, avec un texte très court, qui énonce en fait le propos du livre, au travers des pensées de cette mouche, comme l’indique la couleur de fond de la cartouche, jaune, à l’image des yeux de l’insecte, au travers desquels nous allons vivre cette histoire.
La mouche est aussi le seul élément qui voyage – avec Colin – d’un monde à l’autre, sans que l’on sache véritablement auquel des deux univers elle appartient.
Enfin, elle est en état d’apesanteur, en quelque sorte, virevoltant autour de cette grossesse sans vraiment savoir où se poser et trouver un point d’accroche. Comme Colin…
J’adore les chansons « Zobi la mouche », des Négresses Vertes, et « The Fly » de U2.
Cela a dû également m’influencer…
Le bûcheron

« Neuf Mois » est un album composé d’éléments disparates, un puzzle éclaté, dont j’introduis les pièces une par une, durant les premières pages. Le bûcheron représente à mes yeux l’idée du temps qui passe et le côté répétitif de l’existence, à laquelle nous tâchons néanmoins de trouver un sens, notamment en faisant des enfants…
Le personnage m’a été directement inspiré de l’univers des frères Coen, dont j’ai vu tous les films et, dans ce cas-ci, du début de « O’Brother », ainsi que du réparateur d’horloge présent dans « The Hudsucker Proxy ». les Coen utilisent souvent des personnages subalternes qui hantent leurs films, sans avoir de réel impact sur l’intrigue. C’est aussi le cas de mon bûcheron, menaçant avec sa hache, mais qui s’avèrera en fait être un bon gars qui ne demande rien à personne, si ce n’est de retrouver femme et enfant (ce que l’on n’apprendra qu’à la fin), après une dure journée de labeur.
Un ami qui avait lu le scénario y avait même décelé une référence biblique, puisque la naissance de l’enfant est prévue à Noël : pour lui, ce bûcheron, c’est un peu Joseph…
Aah, les interprétations…
Chloé

Voici donc Chloé, le véritable personnage principal de cet album, puisque c’est elle, la femme enceinte. Cette case est une illustration de l’album : elle dort paisiblement, portant son enfant. Colin, au contraire, est absent du lit conjugal, en route pour un monde parallèle, bien que pourtant très proche. « Neuf Mois » est la face B de « 80 Jours ».
Dans « 80 Jours », on ne voyait quasiment jamais l’homme (Simon), mais l’on entrait à l’intérieur des questionnements de la femme (Juliette). Ici, c’est donc le contraire. Durant tout l’album, Chloé ne dira pratiquement rien, et pour cause, puisqu’à chaque fois qu’on la voit, elle dort ! J’ai vraiment décidé de me tenir à ce parti pris d’une « Belle au bois dormant », qui ne se doute pas vraiment de tout ce qui se passe dans la tête de son chéri. J’avais écrit quelques séquences de dialogues entre le couple, puis j’ai tout coupé, d’abord parce que ce n’était pas très excitant à dessiner (en BD, les scènes de dialogue n’ont souvent que peu d’intérêt visuel, or, la BD est avant tout un medium visuel), ensuite parce que ça alourdissait le projet et risquait de le faire bifurquer dans du sitcom socio-culturel très plat.
On ne saura que plus tard que la belle s’appelle Chloé, vivant avec Colin, clin d’œil à « L’Ecume des Jours », de Boris Vian, que j’avais lu dans ma prime jeunesse et qui m’avait beaucoup marqué.
Le tunnel

Le tunnel est la première idée qui a déclenché tout ce récit, et qui trottait dans ma tête depuis des années ; à chaque fois que je me retrouvais dans un tunnel, j’y voyais une sorte de matérialisation de notre inconscient, à l’échelle urbaine : la ville grouille en surface, mais elle se déplace plus rapidement en sous-sol. Personnellement, cela symbolisait aussi mon changement de vie, consécutif à mon départ en Australie : comme Colin, j’étais à Bruxelles, sous la pluie, et tout à coup, je me retrouvais dans un autre monde, vaste, bercé par un chaud soleil et des étendues immenses, sans savoir exactement vers où tout ça allait me mener, mais avec un point d’ancrage : mon épouse, et ensuite, ma fille, Ella.
La Chevrolet

N’ayant pas le permis de conduire, je ne me suis donc jamais retrouvé au volant d’une voiture. L’automobile est un monde qui ne m’intéresse pas du tout, je m’y sens agressé, mais j’adore dessiner des belles voitures, anciennes, de préférence. J’ai acheté un modèle réduit de Chevrolet, un an avant d’écrire cet album, car je trouvais cette maquette très belle ; ça me replongeait un peu en enfance, quand je regardais les épisodes de « Starsky et Hutch », et qu’après, je refaisais les scènes avec mes jouets. Comme dans « 80 Jours », c’est une voiture qui crée le lien entre monde réel et imaginaire.
Il me fallait un élément visuel qui nous fasse clairement comprendre que l’on était dans le domaine du fantastique, pour marquer le passage entre les deux mondes : cette Chevrolet est donc bien un fantasme de Colin, qui roule en Coccinelle dans la vraie vie. Et à propos de fantasmes, j’ai souvent constaté qu’une auto agissait chez les hommes comme amplificateur de testostérone, ou comme substitut phallique… Il suffit pour s’en convaincre d’analyser les pubs de bagnoles… Ici, dans son fantasme, Colin passe d’une petite Coccinelle à une longue et protubérante Chevrolet…
Colin

J’ai mis beaucoup de temps à savoir à quoi ressemblait Colin. Comme dans mes autres albums, le personnage principal est un peu passe-partout, voire fadasse, ce qui est voulu : dans Tintin, le personnage principal est en fait un costume dans lequel le lecteur va se glisser, pour vivre l’histoire à sa place. Ce personnage principal se doit donc d’être un peu lisse, mais pas trop quand même, afin de ne pas empiéter sur l’identification du lecteur. Ici, je me suis dit que j’aurais peut-être dû prendre le parti pris inverse : plutôt que d’en faire une sorte de bobo bellâtre, j’aurais peut-être dû lui donner un aspect super viril, ou un peu épais, façon camionneur buriné. Mais bon, il fallait choisir.
Dans le même ordre d’idée, on ne sait quasiment rien de Colin, si ce n’est qu’il vit avec Chloé, et qu’elle est enceinte. J’ai longtemps pensé lui donner un métier, avant de me raviser. Pour moi, Colin est animateur radio, d’où le présence récurrente du transistor, dans sa voiture. Mais finalement, je suis content d’être resté évasif, car au moins on n’en sait sur sa vie réelle, au plus sa vie fantasmée aura d’importance.
Les Freuds

Les Freuds sont rescapés d’un projet avorté, refusé par Casterman avant celui-ci, intitulé Mise en Abyme. Le désert était déjà présent, ainsi que le Marchand de sable et les Freuds. J’avais fait 10 planches, et certaines cases de cette histoire ont été reprises telles quelles dans « Neuf Mois ».
Les Freuds, outre leur évidente connotation psychanalytique, sont comme des pions dans un jeu d’échec : tous pareils et aux ordres des pièces importantes. Mais contrairement à Sigmund Freud, qui basait son travail sur le langage, eux sont totalement muets et on ne distingue jamais leur yeux, cachés derrière de grandes lunettes jaunes, faisant écho au regard de la mouche. Comme elle, ils observent et suivent le lecteur, ou remettent Colin – et le récit – dans le droit chemin.
Ils présentaient aussi un côté gag de répétition, puisqu’ils passent leur temps à casser la gueule à Colin.
Tino

Tino, le Marchand de sable, est un très ancien personnage, vieux de plus de douze ans, mais qui n’avait jamais réussi à passer toutes les étapes lui permettant d’apparaître dans une BD ! On le retrouve cependant dans mon premier album, resté inédit, réalisé en 1995 et intitulé Le Dépresseur, qui avait constitué l’ébauche de la série Norbert l’Imaginaire, parue au Lombard entre 2001 et 2004, avec Olivier Guéret. J’avais ensuite essayé de le replacer dans chacun des trois « Norbert », mais Olivier mettait toujours son véto et Tino passait à chaque fois à la trappe. Je l’avais ensuite remis en selle pour « Mise en Abyme », le projet refusé par Casterman avant celui-ci.
Finalement, il a fini par exister, dans cet univers-ci. Mâchouillant son cigare, il est en fait le pendant de Monsieur I dans « Norbert l’Imaginaire », et de Winston Churchill dans 80 Jours. C’est une sorte de père Noël grunge, ou d’Obi Wan Kenobi obèse, très arrogant, qui dirige tout, mais qui est néanmoins dominé par sa femme, Morphée, et qui n’est pas non plus capable d’écraser une misérable mouche. Son côté burlesque m’amusait assez, et ses lunettes rouges sont directement empruntées à celle de Simon dans « Norbert l’Imaginaire ». Le personnage s’appelle Tino, parce qu’au départ, j’avais inséré la chanson « Petit Papa Noël », de Tino Rossi, en fin d’album. J’avais prévu plusieurs chansons, qui se révélèrent inutiles. Je n’ai conservé que « Sweet Dreams », de Eurythmics, au début. Voir, à ce sujet, le chapitre Bande originale.
Le village

En Australie, quand on s’éloigne des côtes pour s’aventurer dans le bush, on tombe sur pas mal de bourgades perdues, avec une rue principale, comportant un pub et quelques échoppes, faisant penser aux villages que l’on trouve dans les westerns. Le pays est tellement vaste que l’on peut facilement faire des dizaines de kilomètres (voire des centaines) sans croiser âme qui vive. Ce qui change de l’extrême densité du nord de l’Europe…
Le modèle pour celui-ci fut Braidwood, située entre Sydney et Canberra. Pour un Européen, ces villages ont un côté très irréel, avec des cow-boys pilotant leur pick-up, et de la poussière partout.
J’avais besoin d’un village, car je me disais que tous ces Freuds devaient bien s’occuper, lorsqu’ils ne travaillaient pas. Je voulais également donner un côté western, ou « road movie » à cet album. Si bien que j’ai visionné pas mal de films de désert, avant de commencer à dessiner : « O’Brother », « Raising Arizona », des frères Coen, ainsi que « Fargo » dont je me suis inspiré pour le désert blanc, même si dans ce film-là, il s’agit de neige ; mais aussi « Arizona Dream », « Les sept mercenaires », « Bagdad Café », « Paris-Texas », et bien d’autres encore ; ou, plus récemment et en salle, « Little Miss Sunshine », « No Country For Old Men », « Into The Wild » et « There Will Be Blood ».
D’autres films plus « impalpables » m’ont aussi influencé, comme « The Life Aquatic », ou « Mulholland Drive », que je n’avais jamais vu. Mais en lisant mon scénario, mon éditeur m’a dit que cela lui faisait penser à ce film de Lynch. J’ai donc visionné le film, sans vraiment voir le rapport, si ce n’est que je n’ai pas tout compris, mais que j’ai néanmoins aimé l’ambiance…
Junior

Scène pivot de l’album, la « naissance » de Junior est vraiment l’un des trucs les plus grotesques, absurdes et rigolos qu’il m’ait été donné de dessiner, à ce jour. J’étais presque mal à l’aise en la dessinant. Mais j’ai fait ce rêve un jour, il y a quelques années, et en me réveillant le matin, je l’avais soigneusement gardé dans un coin de ma tête, pour une utilisation future. Avec le recul, je me dis qu’il doit y avoir une – très – lointaine influence du Petit prince, de Saint-Exupéry, dans cette séquence… Je l’avais lu, enfant, et j’avais adoré.
Le chat est celui que je mets dans chacun de mes dessins de presse, sauf qu’en principe, il est vert. Je me suis posé la question de l’aspect que je devais donner à ce chat : réaliste ou non ? J’ai opté pour la deuxième solution, histoire de renforcer le décalage entre Colin et le reste de cet univers.
Réveil

Comme dans « Norbert l’Imaginaire », il y a un va-et-vient constant entre la vie réelle et fantasmée. C’est cela qui m’intéresse dans mon travail d’auteur de BD : la confrontation des deux mondes. Cette case est importante, car c’est la seule fois, ou presque, que l’on voit le ventre de Chloé, et qu’elle et Colin sont dans le même plan, éveillés. J’ai changé la couleur de la tasse – alors que l’album était presque terminé – la colorant en rouge vif, pour faire le lien entre les deux univers, comme si cette tasse constituait un résidu de la nuit que vient de passer Colin.
L’usine

Directement inspirée de « Charlie And The Chocolate Factory », de Tim Burton, cette usine est la première case dessinée exclusivement pour cette album. En écrivant mon scénario, j’avais isolé quatre ou cinq scènes pivot, indiquées comme telles à mon éditeur. Ce dernier m’avait demandé de réaliser une scène complète, avant de donner ou non son accord sur le projet, une fois le scénario accepté. J’ai donc choisi le plus difficile : l’usine. Mais je me suis amusé comme un fou, car je ne suis jamais autant à l’aise que lorsqu’il s’agit de créer de toutes pièces un monde de machines inutiles, un peu branlantes et rouillées, avec des tuyaux et des boulons partout. J’avais pensé réutiliser ce décor ultérieurement dans l’album. À la place, j’ai opté pour son exact opposé : l’aquarium de Morphée.
Les dromadaires

Je pense que ces dromadaires sont inspirés de « Star Wars », que je n’avais jamais vu (honte à moi), mais aussi du « Crabe aux pinces d’or » d’Hergé, un de mes Tintin préférés. D’ailleurs, le personnage de Tino est un peu mon capitaine Haddock. J’ai ensuite décidé d’allonger les pattes et le cou des bestioles, afin de les rendre plus irréelles, d’autant qu’elles volent.
Morphée

Morphée a un physique à la Françoise Sagan, elle a l’air méchante et hautaine, mais elle est assez gentille. Voir à ce sujet, le chapitre Scènes coupées ou refaites. En la dessinant pour la première fois, je pensais donner à Morphée un rôle plus important dans l’histoire, mais elle est finalement restée cantonnée dans un second rôle, car j’avais déjà suffisamment de personnages et d’intrigues à résoudre. Cependant, elle me fait beaucoup penser au Professeur Pommezed, dans « Norbert l’Imaginaire ».
À part Colin et Chloé, tout le monde fume, dans cet univers, je ne sais pas vraiment pourquoi. J’avais pensé trouver une explication à un moment ou un autre, mais je me suis ravisé. Il est bon de laisser certaines choses en pointillés, parfois…
Aquarium

En Australie, on a à la fois des déserts arides et des côtes superbes, avec des poissons magnifiques. Quand on pense à ce pays, viennent en tête à la fois Uluru, le grand caillou planté au centre du pays, berceau de la culture aborigène, et la barrière de corail, au nord-est. Dans mon récit, il s’agit également de la complémentarité entre le monde masculin de Tino et celui, aquatique et féminin, de Morphée, miroir de ceux de Colin et de Chloé. L’aquarium constitue le souterrain du désert, lui-même creusé dans l’esprit tourmenté de Colin. Cela crée aussi un lien avec cet angoissant requin, qui rôde tout au long de l’album, et qui pourrait bien s’être échappé des abysses.
Je me suis inspiré de pas mal de poissons de la barrière de corail, et j’en ai également inventé d’autres, pour jouer sur les couleurs.
Toute cette scène de l’aquarium a été ajoutée, alors que j’avais pas mal avancé sur les séquences suivantes. Mais j’étais dans un tunnel (si j’ose dire) scénaristique, et je sentais vraiment le besoin de creuser les questionnements de Colin. Il me fallait donc une scène de psy, comme celles d’Élodie dans Monsieur I. Mais plutôt que de dessiner mes personnages assis dans le bureau d’un psy, j’ai cherché quelque chose de graphiquement plus intéressant. Et cela a donné cette scène de l’aquarium, l’une de mes préférées du livre, visuellement. J’ai d’abord tout dessiné, avant d’écrire les dialogues, qui ont été retravaillés une bonne dizaine de fois.
Berceau

Pour un album portant sur la naissance, on ne voit quasiment rien y étant directement lié. Ce berceau vide représente l’état dans lequel je me trouvais avant la naissance de ma fille, une fois que l’on avait acheté le berceau, quelques semaines avant l’arrivée du bébé: tout commençait à devenir concret, et pourtant je n’arrivais pas du tout à me projeter quelques semaines en avant, avec un bébé à la place de ce berceau vide. Et dans cette scène, Chloé sourit, confiante, car elle « sent » déjà cet être qu’elle porte en elle. Colin, lui, est de plus en plus perplexe. La frustration du futur père, illustrée par l’exemple…
Junior (2)

Junior grandit, à l’instar du fœtus dans le ventre de Chloé. Il est la représentation inconsciente de la grossesse de Chloé, mais chez Colin. Je ne montre pas beaucoup d’étapes de son évolution, afin que le lecteur imagine tout cela par lui-même. J’attache beaucoup d’importance à la place laissée au lecteur dans une histoire, afin qu’il se l’approprie.
Dans cette optique, j’ai poussé le bouchon encore plus loin dans cet album, par rapport aux précédents.
Cercueil

Deux pulsions totalement opposées : on s’apprête à donner la vie, ce qui nous fragilise encore plus par rapport à notre condition de mortel. Je me tire de cette scène glauque par une pirouette, à la fin. En commençant la séquence, je ne savais pas comment elle allait se terminer, ce qui fut aussi le cas des dix pages qui suivent.
Cauchemar

J’étais vraiment sur la corde raide, au moment de dessiner cet épisode de l’album. J’ai voulu tester l’improvisation : je commençais une double planche sans savoir comment celle-ci de terminerait, pas plus que je ne savais ce qui allait se passer une fois la page tournée. Mais je me suis dit que si j’arrivais à me surprendre, j’avais des chances de susciter le même sentiment chez le lecteur. Je me suis beaucoup amusé à travailler quasiment en écriture automatique, durant les deux mois nécessaires à cette scène de cauchemar, qui joue énormément sur l’échelle des personnages : ce qui était tout petit s’avère immense, et inversement. Le seul impératif était de retomber sur mes pieds à la fin. Et du reste, c’est ce qui se passe : Colin retombe sur ses pieds, au milieu du désert, et la voiture, vide, revient le chercher.
Cauchemar (2)

Cette case représente le croisement entre toutes les intrigues développées au long de l’album. Junior est maintenant devenu un félin adulte, qui va sauver Colin de ses monstres : Colin se guérit donc de ses propres maux par une protection qu’il a lui-même générée : la paternité. Je ne suis pas du tout certain que les gens comprendront toutes ces interprétations ; au contraire, certains resteront totalement perplexes, d’autres trouveront tout cela sans intérêt, d’autres encore y verront des interprétations alternatives, différentes des miennes. Et c’est tant mieux !
Dans un premier temps, cette séquence arrivait dix pages plus tôt dans l’histoire. Mais je me suis aperçu qu’il s’agissait d’un climax, qui devait par conséquent prendre place en fin d’album. Ce n’est qu’après avoir terminé cette scène que j’ai ajoutée celle de l’aquarium, qui vient pourtant avant, chronologiquement parlant, ainsi que l’ouverture, avec la statue du chat. Un album reste pour moi une sorte de pâte à modeler en perpétuelle évolution, jusqu’à la dernière case, ce qui donne souvent des sueurs froides à mon éditeur. Mais j’aime cette manière de travailler, qui consiste à avoir le déroulé général du projet toujours en tête, tout en se donnant la possibilité de tout changer jusqu’au dernier moment. Sinon, je m’ennuierais vite…
Père Noël

Là aussi, j’ai travaillé de manière empirique : j’ai dessiné cette case avec le père Noël sept mois après celle qui précède, planche 63. Et pour cause : en terminant la page 63, avec une voix interpellant Colin et lui disant « Attention, baissez-vous ! », je ne savais absolument pas ce qui allait suivre. Ou plutôt, j’avais cinq ou six pistes différentes. Puis l’idée du père Noël s’est imposée à moi, en écho à une séquence précédente, où le père Noël passait subrepticement dans le cadre, en croisant les dromadaires du Marchand de sable. Mon choix d’utiliser ce père Noël m’apparaissait comme un peu gnan gnan, mais finalement, cela souligne l’aspect conte de fées de l’album. Les planches suivantes étaient déjà réalisées, en plus, donc c’est comme si j’égalisais mon histoire… Lorsque l’on arrive en fin d’album, c’est l’effet entonnoir, il faut arriver à tout caser, fermer les dernières portes. Si l’on a correctement préparé sa sortie, on s’amuse bien, en général…
Accouchement

J’ai hésité un moment à montrer cette scène d’accouchement, de peur qu’elle ne soit trop racoleuse. Mais en la dessinant, je lui ai superposé des plans du tunnel, sans me rendre compte de la signifiance de l’analogie, qui m’a pourtant sauté aux yeux une fois les planches montées. Comme quoi, l’on peut parfois découvrir son propre album, alors que celui-ci est bientôt terminé ! C’est pourquoi, avec le temps, j’ai de plus en plus tendance à suivre mon instinct, plutôt qu’une réflexion ordonnée.
Repos

L’album fonctionne sur un rythme assez simple : action, repos, action, repos, etc…
Sauf sur la fin, où il faut terminer ! Une fois encore, j’ai hésité à montrer cette case, où Colin est affalé dans son fauteuil, regardant la statue, la maquette de la Chevrolet et l’aquarium miniature, dans lequel vogue un petit poisson rouge. J’avais peur d’être beaucoup trop didactique et de faire complètement retomber le soufflé, comme dans un épisode de « Scoubidou », où tout est expliqué à la fin, une fois qu’ils ont coffré le méchant. Mais, à l’inverse, cet album étant quand même assez abstrait, j’ai opté pour quelque chose d’un peu plus explicatif. Aux lecteurs de trancher…
Cependant, le plan était beaucoup plus rapproché sur les objets, au départ. Là, au contraire, je me suis éloigné, en ajoutant un sapin de Noël à l’avant-plan.
Le bûcheron (2)

La dernière planche d’un album est l’un des moments les plus excitants qui soit, car on arrive au bout de dix-huit mois de création, et l’on ne doit pas penser à la page suivante, car celle-ci appartient au lecteur : c’est une fois qu’il aura refermé le livre que celui-ci prendra, ou non, de la substance. Raison pour laquelle cette dernière planche est fondamentale : elle doit terminer sur une bonne note, en bouclant la, ou les boucles, de manière à ne pas frustrer le lecteur, mais elle doit aussi ouvrir des perspectives, laisser quelques points de suspension. C’est comme le dernier plan d’un film que l’on regarde au cinéma. Après, la lumière se rallume et ce dernier plan sera fondamental pour le sentiment général que l’on se fera du film.
Il me restait une seule « boucle à boucler », pour cette dernière page : le bûcheron, que l’on avait totalement oublié. Eh bien, le voici, lui aussi en miroir de Colin. Ce bûcheron est le plus abstrait de tous les personnages de l’album. D’ailleurs, il apparaît même dans le vrai monde, au moment de l’accident de voiture, sans justification apparente. Mais j’ai laissé, pour entretenir le mystère. Je comprendrai peut-être pourquoi dans quelques années…
Ou peut-être pas…
