Making-of

Le journal de bord de 80 jours, quelques-uns de ses secrets de fabrication,
en vingt-cinq instantanés, à découvrir de préférence après avoir lu l’album…
Churchill

Winston Churchill est devenu un personnage extrêmement important dans cet album, ce qui n’était prévu ni dans le script de départ, ni dans le storyboard. Mais voilà: à Bruxelles, j’habitais dans le quartier Churchill, et chaque matin, en faisant mon footing, je passais devant sa statue qui m’avait toujours intrigué, au point que je m’étais dit qu’un jour j’en ferais quelque chose dans un scénario.
Si bien que, planche 15, lorsque Edmond sort de chez lui, il se retrouve nez à nez avec cette statue, avec laquelle il dialogue. Edmond, sorte de mort-vivant, s’adresse à un homme de pierre, figé pour l’éternité, qui semble le tancer du haut de son piédestal et lui fait office de statue du Commandeur, l’image du père, face à ce vieillard qui s’est comporté en Don Juan toute sa vie. On sent qu’Edmond aurait aimé avoir une destinée grandiose, à l’image de Churchill.
Et en dessinant Winston, avec son chapeau haut de forme et son cigare, je me suis aperçu qu’il ressemblait furieusement à Monsieur i dans Norbert l’Imaginaire, avec la même fonction: un personnage symbolisant l’inconscient.

La DS

Cette DS accrochée à un fil et qui fonce dans un mur fait référence à un de mes cauchemars récurrents, depuis que je suis tout petit: je suis dans une vieille voiture rouillée, une Fiat Topolino, accrochée à un filin, en compagnie d’autres voitures. Il n’y a ni vitres, ni sièges, ni rien d’autre dans cette voiture, mais je ne peux pas en sortir, car elle est suspendue très loin du sol, celui-ci étant jonché de carcasses d’autres véhicules, d’ordures diverses, le tout au milieu d’une nuit noire. Et cette voiture converge comme ça, très lentement, vers un gigantesque tas d’excréments ! Je sais que j’y vais, je voudrais pouvoir arrêter tout ça, mais non, impossible. Et au moment où la voiture touche le tas, je me réveille, en sueur et en sursaut.
Quand j’ai storyboardé la scène, la DS était accrochée à un fil, mais n’était pas en flammes.
En voyant ça, Olivier a tout de suite pensé aux chevaliers imaginaires qui poursuivent Robin Williams dans Fisher King de Terry Gilliam, un de nos maîtres. Je n’avais pas vu le film. Donc je suis vite allé le louer, et j’ai rajouté les flammes.
Le mur

J’ai beaucoup écouté Pink Floyd durant ma prime jeunesse, et encore plus en faisant 80 jours. Je pense que cette idée du mur vient inconsciemment de là. D’autant que si je connaissais la musique de The Wall par coeur depuis toujours, je n’avais jamais vu le film, ce que j’ai fait en juillet 2005, avant de mettre en images cette scène du cauchemar.
Les horloges

L’idée des horloges m’est venue grâce à la chanson Les vieux de Jacques Brel, que j’aimais beaucoup, et dont Edmond dira qu’elle est sa chanson culte, plus tard dans l’album. En y réfléchissant un peu, je me suis rendu compte que l’histoire que nous voulions raconter était en fait une véritable illustration des Vieux, et cette horloge s’est donc vite imposée, car, après tout, Edmond s’apprête à aller contre le temps, en vain…« La pendule d’argent, qui ronronne au salon, qui dit oui, qui dit non… et puis qui nous attend… »
La chaise roulante

Quelques pages auparavant, sur son lit de mort, Edmond nous disait : » On m’a fait comprendre que je ne poserai probablement plus jamais le pied par terre. D’abord la canne, puis la chaise roulante et enfin le lit: les choses se font progressivement, histoire de s’habituer pour de bon à la position couchée. »
Le probablement prend ici tout son sens. Edmond se lève et marche, comme Lazare.
Le darwinisme à l’envers, l’évolution de l’être humain dans l’autre sens.
Le » pitch «

Simple, clair et précis: » Je rajeunis d’un an, chaque jour « . Pour la première fois, Edmond sourit, sort de chez lui,
respire l’air de dehors et dans son regard, on sent comme un nouveau monde qui s’ouvre sous ses yeux. Désormais,
il va faire beau pendant plusieurs pages, pour appuyer cette renaissance, alors que durant les scènes précédentes,
la météo avait alterné pluie et beau temps.
Les gâteaux

La scène la plus “norbertesque” de tout l’album. Olivier est venu avec cette approche « Madeleine de Proust » complètement décalée. Il a écrit ce texte du délire d’Edmond qui nous raconte par le menu la recette du Saint-Honoré.
Par après, j’ai suggéré le délire visuel d’Edmond qui plonge voluptueusement dans la crème fraîche et en sort comme
un nouveau-né qui s’extrait du ventre de sa mère.
Edmond plane

Edmond rêvait d’être pilote de chasse, mais n’a pas pu, à cause de ses yeux. Comme il rajeunit et peut tout se permettre, il survole son existence. Dans ce plan, nous disons insidieusement au lecteur que notre personnage n’est déjà plus tout à fait vivant. Un peu comme Matt Dillon dans Rumble Fish.
Je suis monté en haut de l’hôtel Hilton, au centre de Bruxelles, pour prendre la photo qui a servi de base à cette image.
La course contre la montre

Dans cette séquence de rêve, que voit-on, exactement ? Juliette pousse son père en chaise roulante et croise une autre Juliette promenant son fils en landau. Avec au centre, le jogger, Simon, son amoureux, celui qui a pris la place du père. Tout est dit, mais le lecteur ne se rend compte de rien… Edmond commence à rationaliser le temps qui lui reste, en jours, heures et secondes, ce qui est extrêmement terrifiant, comme du sable qui nous glisse entre les mains, comme le temps qui nous ronge seconde après seconde. Et en arrière-plan, les horloges…
Jogging

Parfois, en faisant mon footing le matin, je croise des vieillards qui marchent péniblement, une canne à la main. Et je me demande ce qu’ils doivent penser quand je passe devant eux à toute allure. Certains ne peuvent s’empêcher, à mon avis, de se dire: “Mais quel petit con arrogant, qui me nargue du haut de sa jeunesse triomphante !” J’aimais bien l’idée du jogger, qui sera un running gag (c’est le cas de le dire !) durant l’album. Edmond court après sa jeunesse, symbolisée par ce blondinet, dont il ne sait pas encore qu’il lui a “volé” sa fille. Il rattrape le temps perdu, mais au train où vont les choses, dans quelques semaines il aura 12 ans et se fera à nouveau dépasser. Moralité, ça ne sert à rien de courir après son passé.
La corde à linge

Edmond est au plus profond de son délire narcissique: non seulement il se regarde rajeunir, mais pire, il se prend en photo. Ces photos sont accrochées à une corde, qui se fracasse inévitablement contre un mur. Le cauchemar du début est matérialisé.
La Provence

Il fallait une scène de transition, qui me permettrait de faire papoter nos deux personnages et de planter le décor, à savoir le Luberon.
La scène de l’accident va crescendo. Au début, c’est une jolie balade en voiture, une petite virée sur les routes du Luberon, pour se terminer au bord du précipice, avec le cauchemar du début qui prend tout son sens.
On comprend à travers les voix-off que, d’abord, Edmond a été un Don Juan doublé d’un sacré salopard, mais aussi qu’il est en train de substituer Juliette à son ex-femme, celle qui était morte dans un accident de voiture.
Juliette avait un peu pris la place de sa mère, au début. Maintenant qu’il est presque quadra, elle devient sa femme. Comme il le dira plus loin: “C’est moi qui rajeunis, mais c’est elle qui change”.
En effet, paradoxalement, Edmond évolue graphiquement, puisqu’il rajeunit, mais reste le même. Juliette, en
revanche, ne bouge pas physiquement, mais elle change de personnalité en même temps que de statut par rapport à Edmond.
Le maillot de bain

Les scènes en Provence doivent faire oublier le compte à rebours au lecteur, comme si le temps s’arrêtait, durant ces vacances. Le scénario, lui aussi, doit prendre un peu de bon temps, marquer le pas, avant le final, qui sera costaud. Et puis, petit à petit, mine de rien, on va arriver au moment fatidique du croisement, au jour 45, quand Juliette et Edmond auront le même âge. L’autre but recherché dans ces pages est purement visuel: faire entrer le soleil dans l’histoire, un soleil chaud qui vous aère l’esprit. Les motifs du maillot de bain vert à pois blancs de Juliette font la connexion avec une scène précédente, à la mer du Nord, lorsque Edmond pensait à sa mère, l’une se substituant à l’autre, chacune sortant de l’eau, à laquelle j’associe une connotation féminine forte.
La danse

Edmond rend à Juliette le baiser de la planche 10, sur le front, dans un geste très… paternel, comme quand il lui refuse une cigarette, deux pages plus tôt, tel un père veillant sur la santé de sa fille…
Blue Moon avait failli se retrouver dans le premier Norbert, avant d’être remplacée par L’Été indien, de Joe Dassin.
Mais j’aimais beaucoup cette chanson telle qu’elle était utilisée dans Les Vestiges du jour, de James Ivory, avec Emma Thompson et Anthony Hopkins. Au moment où le pianiste entame Blue Moon, Juliette disait, dans la version initiale, que c’était la chanson préférée de sa mère. Mais on a pensé que ça vendait la mèche, et on a supprimé.
« J’avais envie de tuer quelqu’un »

Voilà la plus grande ellipse de l’album. Que s’est-il passé entre cette danse romantique sur les hauteurs de Gordes et le retour à Bruxelles ? C’est au lecteur de se faire le film. Logiquement, en tournant la page, après la danse, il est très frustré car il s’attendait à se rincer l’œil avec une scène torride dans cette belle maison provençale que nous lui avions montré durant 6 pages. Raté.
À la place, il se retrouve à Bruxelles, de nuit, dans un code couleur qu’il avait vu en début d’album, au moment de l’interrogatoire. Edmond voulait donc tuer quelqu’un. Pourquoi ?
Je me suis dis qu’après tout, dans la situation où il est, il est en train de péter les plombs et se dit que, perdu pour perdu, il a tout loisir de briser les tabous sociaux imposés à l’être humain, le pire étant de tuer l’un de ses semblables. Et ainsi laisser une trace. Mais une trace négative.
Kubrick avait dit un jour que les artistes et les criminels sont finalement des gens très proches car ils domptent la mort: les artistes en créant une œuvre qui leur survivra et les criminels en donnant eux-mêmes la mort à autrui.
Edmond n’a plus d’attaches, plus de raison de vivre. Plus personne ne lui parle, même pas Juliette. Il est, à cet instant, incontrôlable.
Allergique à autrui

Churchill sort à Edmond la phrase qui le résume entièrement: « Vous êtes allergique à autrui, sans parler de vous-même ! » On comprend que ce Churchill n’est en fait qu’un miroir déformant d’Edmond: sa conscience qui lui fait face, et devant laquelle il ne peut plus tricher. Nous donnons un nom à la mère d’Edmond, Scarlet Hewson, Scarlet comme Scarlet O’Hara dans Autant en emporte le vent, et Hewson, comme Paul Hewson, alias Bono, le chanteur de U2, dont je suis un grand fan. Autre indice présenté au lecteur: Scarlet, Colette, Juliette: les trois femmes de sa vie ont un prénom qui se termine de la même manière. Cette scène brise tout effet de réalisme, surtout par rapport à la séquence en Provence. La barrière entre réalité et imaginaire doit en principe être maintenant totalement estompée. J’ai piqué l’idée de ce type qui aurait un dossier complet sur le personnage dans The Usual Suspects où Monsieur Kobayashi, l’homme de main de Keyser Söse, se pointe à un moment avec les dossiers complets des cinq Usual Suspects. On ne sait nullement comment il a réussi à obtenir toutes ces infos, mais peu importe. À ce moment précis du film, Bryan Singer nous dit clairement que tout ce que raconte Verbal Kint est un énorme bobard.
Quoique… Car à la fin, le même Kobayashi, qui doit en fait s’appeler Tartempion (Kobayashi étant en fait la marque de la tasse de café que boit Verbal lors de son interrogatoire), vient le chercher.
Dans 80 jours, c’est la même chose. Réalité ou non , peu importe…
L’ours

Narrativement comme visuellement, nous étions confrontés à un problème, pour cette seconde séquence de l’interrogatoire: il y avait beaucoup de texte et cela risquait d’être ennuyeux si on ne faisait que montrer nos personnages en train de parler. Alors j’ai eu l’idée de l’ours, qui est venue comme ça, en faisant… mon jogging !
Après avoir ressorti d’un placard mon propre nounours, Nunucho, je l’ai posé sur mon bureau en regardant fixement ses yeux ronds, et voilà ce qui est sorti.
J’ai imaginé toute l’enfance d’Edmond, en me basant sur ce nounours comme vestige du passé. En mélangeant tout ceci au cauchemar relatif à l’accident, nous avons ici, métaphoriquement, la transformation du petit garçon solitaire Edmond en monstre froid qu’il est devenu, le nounours devenant un énorme grizzli, passant du bleu au rouge, pour faire monter la tension. Et le cauchemar récurrent devient ainsi de plus en plus obsédant.
Du reste, dans cet album, les éléments apparaissent tout le temps à plusieurs reprises, comme des obsessions qui nous rongent; l’éternel recommencement tel qu’il est expliqué en début de planche 56, avec le jour qui succède à la nuit, inlassablement. Et nous reconstruisons sous les yeux du lecteur le puzzle de la vie d’Edmond, dans le désordre.
20 ans

Dans le projet originel, les 20 ans d’Edmond représentaient une scène-clé, lors de laquelle il bravait tous les interdits, drogues, alcool, etc… et draguait tout ce qui bougeait, pour finir avec des idées de suicide, comme tout adolescent qui se respecte.
Mais une partie de ça avait déjà été évoquée avec son envie de tuer quelqu’un, quelques pages plus tôt.
Finalement, tout ce pan du scénario a disparu et n’est qu’à peine esquissé planche 60, dans les textes, au moment où notre jeune homme se regarde dans la glace et n’a plus besoin de lunettes pour y voir clair, cette page répondant bien évidemment à celle de la séquence rouge, lorsqu’il était vieux, devant le miroir, déjà dans sa salle de bain.
Il a 20 ans, l’âge où notre corps est le plus en forme de toute notre vie, puisque c’est à ce moment-là que nos cellules commencent à mourir. Lui, évidemment, c’est l’inverse, il repart vers l’enfance.
L’adolescence

Plutôt que de montrer notre personnage qui rapetisse, avec son acné d’adolescent et son duvet à la place de la barbe, on laisse au lecteur le soin d’imaginer là encore cette période de la vie où le corps change sans cesse, passant du stade d’enfant à celui d’adulte, ou le contraire dans le cas d’Edmond.
Le fait de nous mettre à l’intérieur de lui, en regard subjectif, nous abaissant petit à petit, nous le rend encore plus proche de nous, et de ses tourments internes. Et cela décuplera l’effet qu’il produira sur le lecteur lorsqu’on le reverra, enfant. C’est donc une ellipse qui n’en est pas une, mais nous laissons quand même le lecteur remplir les blancs, pour ne pas lui mâcher le plat que nous lui servons.
La poussette

Les 62 premières pages ne sont en fait qu’une mise en place des huit dernières. Le récit devient une sorte de décalcomanie puisque tous les éléments réapparaissent, inversés, et enrichis par la valeur ajoutée de tout ce que l’on a développé durant l’album: La chambre d’Edmond, avec maintenant un bébé à la place d’un vieillard, Juliette qui lui apporte des fleurs et ouvre les rideaux, le cérémonial des gâteaux, le nounours, la statue de Churchill, et ainsi de suite jusqu’aux horloges, l’électroencéphalogramme et finalement le cauchemar du mur…
Planche 13, Edmond s’était extrait de sa chaise roulante. Planche 65, il y retourne, sauf que c’est maintenant une poussette.
La scène de rêve où le landau croisait la chaise roulante, trente pages plus tôt, prend tout son sens.
Edmond ne vouvoie plus Juliette, il la tutoie, car la glace est définitivement brisée, ils ne sont plus étrangers l’un pour l’autre. D’ailleurs, il ne la voit plus floue, comme au début, mais nette…
Le baiser

Les couleurs ont connu un crescendo entre les planches 62 et 67, passant du bleu pastel au rouge sang, transitant par le brun, comme le fil d’une journée qui s’écoule…
Et l’on termine par un ultime baiser, qui répond aux deux précédents, ceux de la planche 10 sur le lit de mort, et de la 51, quand ils dansaient. Mais là, différence notable, elle l’embrasse sur la bouche. C’est beaucoup plus intime.
L’envol

Le mur qu’Edmond avait toujours peur de se prendre s’ouvre finalement sur sa ville, sur son univers, comme s’il planait cette fois pour de vrai et pour toujours au-dessus de ce qui fut sa vie, apaisé par le fait de mourir en s’étant réconcilié avec Juliette, son âme finissant dispersée comme des cendres au-dessus de Bruxelles.
Le bébé

Ce bébé que l’on avait vu en début d’album n’est pas Edmond, mais son petit-fils. La boucle est bouclée.
On aurait pu se dire tout au long du livre qu’il s’agissait bel et bien d’Edmond, mais un détail ne trompe pas: cet enfant n’a pas de cicatrice, c’est un vrai bébé, le fils de Juliette…
Est-ce elle qui a fantasmé toute cette histoire au moment d’accoucher, ou bien est-ce Edmond qui avait l’esprit qui divaguait sur son lit de mort ?
Peut-être un peu des deux…
Allez savoir…
