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INTERVIEWS

 

 

 

 

 

 

 

 

Les dessins de la semaine

 

 

 

 

 
 
Interview de Nicolas Vadot et Olivier Guéret donnée à Sceneario.com, le 10 janvier 2004, à Lyon.
 
Sceneario.com : Bonjour. Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Olivier Guéret : J'ai fait l'école hôtelière. J'ai arrêté par passion pour le cinéma : j'ai été journaliste cinéma, chroniqueur radio, enfin, J'ai fait beaucoup de choses. Et maintenant, j'ai une boite de production dans l'audiovisuel, pour la télé en Belgique. Je viens de faire le making-of du DVD " les triplettes de Belleville ".
Je fais de la bande dessinée surtout pour m'amuser.

 

Nicolas Vadot : Moi, je suis dessinateur politique au journal Le Vif/L’ Express (NDLR : édition belge de l'Express) depuis 10 ans. J'ai fait l'École de Recherches Graphiques à Bruxelles, section bande dessinée et illustration, et je suis rentré au Vif/L’ Express en 93, à ma sortie de l’école.
Je fais également de la BD parce que ça m'amuse - ça ne nous rapporte quasiment rien pour l’instant - et aussi car d’un point de vue artistique, la BD nourrit le dessin de presse et réciproquement.

 

OG : Et il y a aussi un côté thérapeutique à Norbert.

 

NV : Oui, c’est une sorte de thérapie par le dessin.

 
S.com: Donc pour vous la BD est juste une activité de plus ?
NV : La BD me prend énormément de temps, et ne me rapporte pas des masses ; donc pour l’instant, on met ça un peu en jachère. Mais bon, c’est très intéressant.
En plus, comme on ne fait pas de la BD pour vivre, ça permet de n'en faire que quand on en a envie.

OG : Ça permet d’avoir un réel recul, de ne pas avoir de rapport de force avec la BD.

NV : Et on peut donc être très libres, très indépendants.
 
S.com: Quel regard portez-vous sur le milieu de la BD ?
NV : On ne le fréquente pas vraiment. Ce qui me plaît dans la BD, c’est d’en faire, d’en parler quand on a un album qui sort, mais les festivals ce n'est pas mon truc.

OG : En fait, j’ai un rapport quasiment littéraire avec la BD, dans le sens où j’ai l’impression d’écrire un roman.

NV : Oui, notre but n’était pas de faire de la bande dessinée, c’était de raconter Norbert l’Imaginaire.
Parce qu’olivier est fan de BD à la base, contrairement à moi. J’ai une mère anglaise, donc une éducation britannique, et la BD n’en fait pas partie. A 18 ans, je voulais être dessinateur de presse. Je ne fais pas du dessin de presse pour bouffer, j’en fais avant tout parce que j’adore ça.
La politique m’a toujours intéressé, comme le dessin, et mon travail me permet de mélanger les 2, de faire passer des idées ; ce qu’on peut faire aussi en BD. D’ailleurs nous nous y sommes beaucoup amusés dans Norbert.
Donc, je n’ai jamais été fan, et je n’ai pas d’auteurs de référence, si ce n’est Hergé ou Uderzo/Goscinny.
Je suis arrivé assez " vierge " à la BD par rapport aux références. Depuis, je découvre, mais même actuellement, j'en lis peu.
Je me souviens que lors d’un jury, lorsque j’étais étudiant, Schuiten nous avait dit: " Si tu veux faire de la BD, la première chose, c’est d’arrêter d’en lire ". Ça tombait bien, je n'en lisais déjà pas.
Et il avait raison. On ne fait pas de la BD pour faire de la BD, mais pour raconter des histoires. C'est ce qui nous intéresse.
 
S.com: vous refusez d’avoir des références ?
NV : Si, des références, on en a forcément, il y a des auteurs qu’on adore. Mais en tant que professionnel, j’ai  beaucoup de mal à lire une BD comme un lecteur normal, parce que je ne peux pas m’empêcher d’analyser comment les auteurs ont fait. Alors de temps en temps, quand c’est très bien fait comme pour Le Combat Ordinaire de Larcenet, j’oublie que je suis auteur de BD, parce que je suis vraiment pris par l’histoire. Souvent, je me demande comment moi je l’aurais fait. Et Olivier, qui a été critique de BD, est encore pire.
 
S.com: Vous aimeriez écrire des romans ?
OG : En fait, j’aime bien le côté pluridisciplinaire.
Je me dis souvent " j’ai fait ça, c’est bon, j’ai fait ça, ah tiens, je vais essayer ça ". Alors un roman, peut-être un jour...

NV : Olivier est très polyvalent, alors que moi, je suis très spécialisé. Par exemple, je serais incapable d’écrire un roman, parce que j’ai besoin des images. Je pense en images, et elles amènent souvent les textes.
 
S.com: A la base, l’idée de Norbert vient de toi, Nicolas ?
NV : Oui. J’avais même fait un album complet qui s’appelait Le Dépresseur, dont personne n’a voulu, que j’ai présenté à Olivier quand on s’est rencontrés, il y a six ans.
 
S.com: A la base, l’idée de Norbert vient de toi, Nicolas ?
NV : Oui. J’avais même fait un album complet qui s’appelait Le Dépresseur, dont personne n’a voulu, que j’ai présenté à Olivier quand on s’est rencontrés, il y a six ans.
 
S.com: Et pourquoi ce besoin de chercher un co-scénariste ?
NV : J’ai fait ce premier album (Le Dépresseur), qui posait une grande partie de l’univers, mais Olivier a apporté ce qui manquait. Au départ, j’avais Norbert, le Capitaine, Simon, Élodie, le Dépresseur, Pommezed, mais ça se passait au moment où Simon vient de se faire plaquer ; donc c’était un peu déprimant, et on restait dans la tête de Simon. C’est Olivier qui a proposé d’aller dans la tête d'Élodie.

OG : Le Dépresseur était en fait une longue déprime.

NV : Oui, ça manquait de positif. J’avais 24 ans...

OG : C’est une question de maturité. On a tous besoin - en matière de création - de destructeurs, de pouvoir détruire par le pessimisme. La maturité passe par plusieurs étapes, la suivante étant d’être plutôt positif.

NV : Moi, j’avais “besoin” de le faire. Je tenais vraiment à cet album dont personne n’a voulu. Donc j’ai tenté de travailler avec d’autres gens. J’ai essayé deux copains, mais ils ne comprenaient pas le truc : avec Olivier, ça a tout de suite fonctionné.
 
S.com: Vous vous connaissiez avant ?
NV : Non, on s’est rencontrés au vernissage d’une de mes expos de dessins de presse à Bruxelles. Je lui ai filé la copie du Dépresseur, en lui disant:" Tu lis ça et tu me dis ce que t’en penses. On prend ça comme un brouillon et on part sur Norbert après.” Au même moment, j’ai rencontré fortuitement le patron de Dargaud, et c’est comme ça que ça a commencé.
La première chose qu’Olivier a dite, c’est que c’était bien d’aller dans le cerveau du type, mais qu'on devait aller aussi dans celui de la fille. C’est lui qui a inventé Nora, par exemple. A partir de là, j’ai su que c’était l’ouverture qui manquait.
Et puis après, on a appris à travailler ensemble, des hauts, des bas, des bagarres...
 
S.com: Comment vous répartissez-vous le travail ?
OG : Il n'y a pas de répartition. C’est du ping-pong.
On habite tous les deux Bruxelles, et on se voit environ une fois par semaine. On a une réunion de deux- trois heures, et sinon on s’écrit.

NV : On se tape dessus par mails. J’aime beaucoup le média Internet, parce que ça permet d’écrire, sans avoir d’envolées lyriques. Si j’ai fait un truc qui m’a pris 3 jours que je trouve ça génial, et qu’il trouve ça nul, il va me le dire, et inversement. Et puis les dessins modifient l’histoire, puisqu’on ne part pas avec un script au départ.

OG : Oui, on jette à peu près 3 scénarii avant de commencer, et finalement on débute sans rien. Et in fine, toutes les idées qu’on va retrouver dans l’album sont dans ces trois scénarios de départ.
On a le point de départ, le point d’arrivée, 2 ou 3 scènes clés, et après on tricote. Et puis il y a les dessins : on se demande comment on pourrait dire ça par dessin plutôt que par texte. C’est pour ça qu’on a mis des contes sur le troisième tome. Ils nous permettaient de mettre énormément d’informations, de faire des respirations, de changer le mode de lecture.

NV : Ça permet de réinventer l’univers et le médium.

OG : Ainsi, le lecteur est un peu bousculé. Déjà dans la narration de Monsieur i, on avait pris pas mal de libertés. On pose des lianes, et c’est au lecteur de les prendre, de jouer à Tarzan. Sur le troisième, on a mis les lianes un peu plus loin. Mais c’est vrai qu’il vaut mieux lire les 3 albums à la suite. Ils forment vraiment un triptyque, avec un canevas cohérent.

NV : Mais comme le premier était déjà écrit, il y a une grande différence entre lui et les deux suivants.
Et du coup, ce premier album manque peut être un peu d’émotion, parce qu’il était cadenassé dès l’écriture.

OG : Monsieur i n’était pas écrit formellement, mais on avait déjà réfléchi à des scènes pivot.

NV : J’avais déjà pensé à Monsieur i pour Le Dépresseur, dans le cas d’une suite. Tout ce qu’on avait, c’était 2 ou 3 croquis, et quelques citations sur l’inconscient.
 
S.com: Travaillez-vous en linéaire ?
NV : Pas du tout. Je fais beaucoup confiance à l’instinct, aux images mentales. Je vois un truc et je me dis: “ Tiens, je vais le dessiner”. Par exemple le kangourou dans la planche 26 de La Dame de Trèfle. Je ne savais pas si ça allait servir, mais je trouvais ça bien. Et comme la planche 3 a été réalisée six mois plus tard, j’ai remis le kangourou ! Le meilleur moyen de faire un album linéaire, c’est de le réaliser dans le désordre !

OG : On se dit " Tiens, on peut insérer ça là, parce que ça veut dire qu’à la fin, on peut le reprendre ".
Quasiment personne ne le verra à la première lecture. Ça permet de faire un album qu’on lit et qu’on relit, avec des petits détails dedans. C’est hyper travaillé, mais le lecteur doit avoir l’impression que c’est spontané. On se prend la tête, mais cela ne doit pas se sentir.

NV : Et comme on a un univers très compliqué, ça doit se lire de manière fluide. C’est pour ça que je fais des gaufriers et que j’ai un dessin qui est simple. Au plus l’histoire est compliquée, au plus la narration doit être fluide.

OG : Parfois, on nous demande quel est le genre de la série Norbert l’Imaginaire, mais nous ne savons pas. C’est au lecteur de le dire, et encore, il ne le sait pas forcément non plus.

NV : C’est une sorte de fourre-tout, mais c’est ça qui nous amuse.

OG : Ça a une identité. On a réussi à donner une identité à quelque chose qui est complètement déjanté.
 
S.com: C’est le personnage de Norbert qui donne cette identité ?
NV : Pas vraiment, c’est le personnage le plus faible. C’est notre Tintin à nous, en moins courageux.
On ne sait jamais quoi en faire. D’ailleurs, il y a 22 pages où il n’apparaît pas dans La Dame De Trèfle.
 
S.com: Simon ne parle quasiment pas dans ce troisième tome. C’est voulu ?
NV : Oui. Au début, on s’est demandé si on faisait des longues tirades, et on s’est dit que c’est le lecteur qui allait se les imaginer. Simon est un peu une nature morte, ça risque à la longue d’être un peu ennuyeux pour le lecteur.
Mais c’est compensé par ce qui se passe à l’intérieur de lui-même. Il faut que Simon résonne et raisonne, pas forcément qu’il parle.

OG : Qui plus est, il est dans une phase où il se pose beaucoup de questions. Il vient de se prendre une grosse baffe, le pauvre garçon.

NV : En plus, faire du dialogue, c’était tomber dans la pantalonnade ou dans le mélo à deux balles, choses que l’on préfère éviter... L’important dans un album, ce n'est pas quand on le lit, c’est ce qu’il en reste quand on le referme. Ça doit travailler dans l’imaginaire du lecteur, on essaie donc de lui laisser un maximum de place.
 
S.com: le lecteur a une importance énorme pour vous ?
OG : Il faut qu’il éclate l’univers lui-même, qu’il rajoute ce que lui a vécu.

NV : Tu as deux pôles : l’auteur et le lecteur. Nous, ce qui nous intéresse, c’est la transmission entre les deux. C'est pour ça que quand un album sort, on ne sait pas comment il va être accueilli, et c’est tant mieux !

OG : C’est le lecteur qui va décider. Il n'y a pas de recettes. Ce n'est pas un polar ou un érotique. Si le lecteur n’a pas envie de voir certaines choses, il ne verra rien et il va trouver ça plat. S'il a envie de s’éclater, il va probablement le faire, mais il faut qu’il ait une envie par rapport à l’album.
Norbert, ce n'est pas le truc qu’on lit à 22h30 avant de s’endormir, en rentrant du boulot, ou alors on passe  à côté. Il y a un côté miroir, où on voit des choses qui sont à moitié dites. C’est au lecteur de combler les vides.
En dédicace, on a eu quelqu’un qui venait de rompre avec sa copine, et qui m’a dit avoir presque pleuré en lisant le tome 2...

NV : Et puis, il y a un rapport au livre. On ne veut pas faire de la BD jetable, où une fois que tu as résolu l’intrigue, le bouquin perd tout intérêt. On a envie que les gens reviennent dessus, qu’ils le picorent. Tim Burton dit: " moi, je suis content que les gens ne comprennent pas tout dans mes films ". Eh bien moi aussi, j’ai envie qu’il reste du mystère.
 
S.com: Il y a un côté autobiographique dans la série ?
NV : Totalement.

OG : C’est plus des expériences de vie qui ont été accumulées.
En fait, on a un petit décalage au niveau de nos vies respectives, qui fait que la perspective n’est pas la même.
Donc nous avons des discussions existentielles très intéressantes. En tirant chacun de notre côté, on arrive peut-être à un milieu qui est juste.

NV : Il y a une tendance dans la BD actuelle à l’autobiographie des trentenaires un peu névrosés, mais nous, on ne veut pas dire " Voilà, c’est notre histoire ", mais plutôt: “C’est un peu la vôtre”.

OG : Et Norbert est quelque chose de très fragile. D’un côté, c’est très bateau, et d’un autre pas du tout. C’est un univers très délicat à manipuler pour le lecteur. On n’a pas la volonté de dénouer une intrigue. Je crois qu’on “explique” des sentiments.

NV : Pour moi, l’intrigue est comme la toile pour un peintre : ce n’est pas la toile qui fait le tableau, c’est ce que tu vas mettre dessus. La toile permet simplement au tableau de tenir debout. L’intrigue sert à ce que le lecteur tourne les pages. Point à la ligne. Peu importe qui est le coupable et qui a tué qui. En plus, chez nous, les méchants n’en sont pas et les gentils non plus...
 
S.com: vous êtes vous documentés sur la psychanalyse ?
OG : Nicolas, oui, moi, pas trop. En fait, je suis plus émotionnel et instinctif.

NV : moi, je suis plus analytique. Je me suis donc beaucoup documenté. Je trouve ça fondamental et passionnant. Alors parfois, je mets des bouquins dans les mains d’Olivier; il les lit ou non, et on arrive à discuter.

OG : en fait, sur ses analyses, je calque mes émotions. Ça permet encore une fois de trouver un juste milieu, avec un fondement psychanalytique effectif, et avec une sensibilité, une vie derrière. Ça évite le côté rébarbatif.

NV : Tu as dans Norbert des références psychanalytiques très précises, que des psychologues vont voir. Par exemple Norbert qui casse le sein de la statue de Nora, c’est du Melanie Klein, version rigolote. Mais je voudrais que quelqu’un qui lit de la psychanalyse n’ait pas l’impression que je le prends pour un con, et que quelqu’un qui n’en lit pas ne trouve pas ça chiant.
 
S.com: Vous êtes tous les deux fans de cinéma. Cela vous influence pour la BD ?
NV : Oui, mais Olivier est beaucoup plus calé que moi. Et à partir du moment où on fait de la BD, on essaye d’aller jusqu’au bout de ce médium. On fait rarement de plans en champ/contrechamp ou en langage purement cinématographique parce que ça ne marche pas. La BD, c’est de l’image fixe, et ce qui est important dans les images fixes, c’est ce qui se passe entre elles, dans le blanc entre les cases.
On ne va pas faire des grands mouvements de caméra. Ça, c’est du cinéma du pauvre et on n’en a pas envie. Ça reste de la BD, même si on a des références cinématographiques évidentes. Parfois, en lisant une BD, je sais quels sont les films que l’auteur a vus pour faire son album. C’est vain.

OG : Au cinéma, il y a des outils que tu n’as pas dans la BD, donc ça ne sert à rien d’essayer : ton cadrage est mauvais, ou tu n’as pas de gestion de l’espace, à moins de faire des cases énormes, exactement comme un réalisateur qui ne sait pas cadrer.

NV : En plus, au cinéma, tu dois suivre la narration imposée par le réalisateur : s'il a décidé qu’un plan ferait trois secondes, tu vas le voir trois secondes. Alors qu’une case peut être lue en une seconde et un autre lecteur va passer cinq minutes dessus. Donc, c’est important que le lecteur fasse son chemin à lui. On ne doit pas lui imposer cette narration. Il suffit de se replonger dans Hergé, pour voir qu'à ce niveau, c’est parfait. À bien d’autres aussi, d’ailleurs...
Mais dans La Dame de Trèfle, on casse quand même des codes, comme dans les pages dites du conte, et on aime ça.
 
S.com: La télé est très présente dans Norbert l’Imaginaire ...
OG : Ce n'est pas vraiment la télé, ce sont les médias ; comme Nicolas est dessinateur de presse, et comme je travaille pour la presse écrite, ça a forcément une influence énorme sur nous.

NV : L’utilisation des médias comme on l’a fait permet une mise en abîme. En tant que dessinateur de presse, je suis informé en permanence : je lis 2 ou 3 quotidiens par jour, j’écoute la radio tout le temps, je regarde les infos. Il y a plein d’images qui me viennent. C’est un peu du virtuel, mais ça permet de raconter plein de choses. Les Unes du journal “Notre Monde”, dans Norbert, constituent aussi des chasses d’eau scénaristiques, et ça permet de réinventer le médium. Des planches de BD traditionnelles dans La Dame de Trèfle, il y en a 35 sur les 46. Le reste ce n'est pas vraiment de la BD.

OG : Et il faut voir qu’on est tout le temps et en permanence sous information. Et pour densifier notre univers, il fallait un système d’information à l’intérieur-même.

NV : Pour nous, les aléas du monde qui nous entoure ne sont en fait que des retranscriptions de nos tourments  individuels, mais à l’échelon collectif. Ca, c’est l’un des thèmes principaux de Norbert l’Imaginaire.
Et puis il y a la contrainte de tenir en 46 pages, et nous on a envie de mettre plusieurs couches, si bien que le lecteur a l’impression d’en avoir lu 150. Par exemple, on voulait faire la scène des élections, représentée par 2 pages “classiques”, sous forme de débat télévisé. Mais un débat prend de la place, et on ne pouvait pas utiliser suffisamment d’informations en quelques cases.
Contrairement à Olivier, je ne voulais pas réutiliser " Notre Monde ". Et finalement, on en a mis trois pages, dont deux intérieures ! Bref, on discute en général beaucoup, et l’un se fait l’avocat du diable de l’autre. Par exemple, pour la scène d'Élodie chez le coiffeur, Olivier voulait la chanson "confidences pour confidences", de Jean Schulteiss.
Mais à partir du moment où l’on a décidé de ne prendre que des chansons australiennes, il fallait rester cohérent. Du coup, exit Jean Schulteiss et la scène devait rester muette. Puis à 15 jours du bouclage, Olivier est arrivé avec sa lettre d’amour, qu’on a mise, et c’est vrai que ça ajoute beaucoup.
Mais on a beaucoup discuté, et la question est toujours " est ce que ça apporte quelque chose à la scène et à l’ensemble ?".

OG : En fait, quand on arrive à la page 40, on prend du papier de verre, et on commence à frotter l’histoire, on relit tout, on rechange, et il y a des cases qui sont refaites.

NV : Dans un album, il y a à peu près de 50 à 60 cases qui sont refaites.

OG : Au bout du compte, ce n'est pas “rentable”, financièrement parlant, et c’est extrêmement exigeant pour les auteurs. Alors on met 14 à 15 mois pour faire un album, mais derrière, on y va, on travaille. Parce que c’est un point de vue sur la vie, et qu’on ne peut pas faire n’importe quoi.

NV : Dans 20 ans, on l’aura encore, notre Norbert. Donc, on a envie d’en être fiers. En plus, 14 mois c’est long, mais le rythme est irrégulier : la scène des kangourous qui attaquent Arnold, c’est 7 planches en 3 semaines, alors qu’il y a des mois où on n’avance pas, parce qu’on bute sur un truc.

OG : On n’était pas d’accord sur la fin, et on a débattu pas loin d’un an pour savoir si Élodie et Simon finissent ensemble ou non : il faut que le lecteur se dise que ces trois ans décrits dans Norbert ont servi à quelque chose.

NV : Le directeur éditorial n’a pas vu une ligne de scénario de La Dame de Trèfle. Il a vu 18 planches en avril, et après plus rien. D’abord, il nous faisait confiance, Mais ensuite il ne pouvait pas voir quoi que ce soit, car nous ne savions pas nous-mêmes ce qu’on allait faire.
Je crois que si je devais dessiner un truc tout écrit, je m’ennuierais.

OG : Mais dans Norbert, il y a des moments de panique: “Je ne sais pas, je n'ai pas d’idées !”
Mais déjà, là, quand l’album sort, pffft ! C’est comme un accouchement (enfin, j’imagine !), c’est seulement maintenant qu’on le laisse filer, parce que même pendant le tirage, on est encore sous pression.

NV : Il y a à peu près 3 mois de production, et pendant ce temps là, pour nous, l’album n'existe pas encore.
Quand je l'ai eu dans les mains avant-hier, c’est comme si un truc “partait”.

OG : Alors maintenant, il faut 4 mois pour vraiment souffler, et après on s’y remet. On a le sentiment de remplir un vase, de refaire du café, il faut que la marmite chauffe : qu’est ce qu’on va raconter, comment ? Et là, on commence à faire des scénarii qu’on va mettre à la poubelle, on se demande où on en est dans la vie, par rapport au propos.
Et puis l’accueil du public est important. Pour le premier, comme il était écrit, nous étions moins tendus. On avait juste la fin à défendre. Imaginaire 1 / raison 0 était un peu une équation : le monde c’est ça, garçon, fille, le coup de foudre: comment ça marche. Monsieur i, en revanche, était plus risqué. On allait sur des concepts jamais évoqués en BD, surtout de cette manière-là, et pour La Dame de Trèfle, c’est encore pire.

NV : Sur Monsieur i , deuxième épisode de la série, j’avais vraiment peur.
Finalement, je n’ai pas encore le recul sur le 3, mais je crois que le 2 est mon préféré.
 
S.com: Vous auriez préféré un 54 pages pour La Dame De Trèfle ?
NV : Oui, mais c’est un problème de coût de production. Déjà sur le 1, j’en voulais 62, Le Lombard 46, et on en a eu finalement 54. Sur le 3, je me suis dit, mais après l’avoir terminé, qu’il aurait fallu peut-être quelques pages de plus. L’attaque des kangourous aurait sûrement mérité plus de mise en scène : mais il m’aurait fallu 4 planches de plus, et ça ne faisait pas un nombre qui collait.
 
S.com: Le film Heat de Michael Mann tenait une grande place dans le tome 2 ?
NV : Oui, c’est un film qui nous a énormément marqués, l’un comme l’autre. La relation De Niro-Pacino dans ce film est quasiment psychanalytique, justement, c’est à dire que le méchant n’est pas forcément celui qu’on croit. Je suis allé voir Olivier pour lui dire qu’on allait reprendre la scène entre De Niro et Pacino, qui n'est pourtant pas ma préférée du film, et qu'on allait faire le parallèle entre Norbert et le capitaine. Pacino et De Niro sont les deux facettes d’un même personnage, et je me suis aperçu en relisant Norbert qu’il en va de même pour Élodie et Simon: la partie féminine dans un homme et la partie masculine dans une femme.
Et encore une fois, les gens qui n’ont pas vu le film Heat doivent pouvoir saisir la référence.
 
S.com: Pouvez-vous nous parler de votre travail sur les couleurs ?
OG : C’est très important, parce que c’est de la BD, parce qu’il faut exploiter tout ce qu’on a sous la main, et on veut que le dessin soit narratif.

NV : Norbert est un album incompréhensible en noir et blanc. Dans le dessin de presse, la couleur est très importante ; on ne la travaille jamais de façon réaliste, mais symbolique : les couleurs doivent être un fil narratif qui va rester dans l’esprit du lecteur. C’est pour ça qu’il y a un travail énorme sur la couleur. Les traités théoriques sur le sujet, d’Étienne Chevreul notamment, sont à ce titre très intéressants. C’est Chevreul qui a délimité les couleurs en primaires et complémentaires. Son travail a servi de base aux impressionnistes et surtout aux pointillistes.
Par après, les cubistes ont changé l’art moderne en déstructurant la forme, les Fauves l’ont fait en déstructurant la couleur. “Ce n'est pas parce que c’est bleu que je vais mettre du bleu”. J’ai étudié tout ça durant mes études supérieures et ça m’a bien servi pour Norbert.
Par ailleurs, dans la BD, par rapport au cinéma, on peut maîtriser ça beaucoup mieux, parce que chaque centimètre carré peut s’exprimer graphiquement. Et là, j’utilise énormément l’informatique.
 
S.com: Arnold Dépressor est-il inspiré de Le Pen ?
NV : Les scènes du tome 2 où il y a Arnold ont été faites avant les élections présidentielles en France.
Pour moi, Arnold, c’est un peu Le Pen, mais c’est surtout l’icône du méchant. On a tous une pulsion d’extrême-droite en nous, qu’on arrive à refréner ou non. Mais ce n'est pas une attaque sur Le Pen en particulier : il n'est pas assez intéressant pour en faire un sujet d’album. C’est plutôt la quintessence du mal. Mais ça m’intéresserait d’aller à l’intérieur de Le Pen : il doit avoir une souffrance au départ, car pour haïr les autres à ce point, il ne doit pas beaucoup s’aimer lui-même à la base.
Et c’est pour ça que les personnages méchants nous intéressent plus que les gentils: ils se construisent par leurs failles.

OG : Oui, et même au niveau de l’histoire. Le bonheur est stérile : on ne peut pas raconter une histoire de gens heureux. Ce n'est pas intéressant. Quand on est heureux, c’est simple, c’est naturel.
 
S.com: Qui est La Dame De Trèfle ?
NV : Eh bien il y a une scène, qu’on a coupée, où on expliquait ce qui elle était, pour ne pas tout mâcher aux gens: certains vont savoir ce qu’elle représente, et d’autres projetteront sur elle ce qu’ils considèrent comme le pire défaut.
La Dame de Trèfle représente la jalousie, ou plus exactement l’envie, sentiment beaucoup moins romantique.
Le jaloux a peur qu’on lui retire son bonheur. L’envieux veut le bonheur de l’autre. Il faut lire Othello. Shakespeare l’explique bien mieux que moi !!!
 
S.com: Et La Dame de Trèfle serait donc le pendant d’Arnold au féminin ?
OG : Non, parce que Arnold, c’est l’autodestruction, et La Dame de Trèfle, c’est la destruction de l’autre.

NV : Ils sont semblables dans le sens ou Arnold est la face cachée de Norbert et La Dame de Trèfle celle de Nora.
La Dame De Trèfle est vraiment notre première vraie méchante, ce qui la rend intéressante. Enfin, ce n'est pas qu’elle soit méchante, c’est qu’elle est malheureuse, tragique. Et ça, on l'explique en filigrane dans la première page. Comme dans tous les albums de Norbert, on explique tout dès le début. Mais le lecteur ne le sait pas encore.
 
S.com: Le conte au début est un pré-générique ?
OG : Oui, c’est aussi un code, mais que le lecteur ne pourra déchiffrer que 20 ou 30 pages après.

NV : Le pré-générique, c’est quelque chose qu’on voulait pour les deux premiers, mais l’éditeur n’était pas d’accord. Mais sur le 3, j’y tenais vraiment. La première case dit “Au début, il n’y avait rien.” Il faut donc qu’avant cette case, il n’y ait
 -effectivement - rien. Et en plus, la page titre La Dame De Trèfle, qui suit ce pré-générique, en devient narrative.
 
S.com: Quel est votre personnage préféré ?
NV : Moi, celui que je préfère, c’est le Capitaine ; justement parce qu’il a ce côté tragique et bicéphale.

OG : Moi, c’est Monsieur i. Si je devais être un personnage, ce serait lui.

NV : Par ailleurs, j’aime beaucoup dessiner La Dame de Trèfle ; et celui que j’aime le moins dessiner, c’est Norbert.

OG : C’est le personnage le plus faible. C’est la boule de flipper qui ramasse tout dans la tête, et qui n’arrive pas à prendre les bonnes décisions parce qu’il vit sous l’influence de différents personnages.

NV : Ça fait 3 albums que Norbert n’arrive pas à s’assumer, qu’il ne veut pas être un héros alors qu’il en est un.
 
S.com: Et pourquoi la transformation physique de Norbert à la fin du 2 ?
OG : La maturité.

NV : Et aussi parce que graphiquement, il était beaucoup plus faible que les autres. Avec le dessin qui arrive à maturité, on avait besoin d’une forme plus humanoïde. On s’est beaucoup posé la question, et je pense qu’on a bien fait de le changer. Il a beaucoup plus de corps.
Et c’est aussi un code qu’on brise : dans la BD, tu ne dois jamais faire mourir ton héros, et tu ne dois jamais changer son apparence. On ne l’a pas encore fait mourir, mais on l’a changé. Les personnages humains évoluent, il n'y a pas de raison que les personnages intérieurs n’évoluent pas. D'ailleurs, ça n'a pas plu à notre directeur éditorial, Yves Sente, à qui je n'en avais pas parlé et que j'ai mis devant le fait accompli. Il me disait qu'il ne fallait pas changer la tête du héros en cours de route, commercialement parlant. Mais j'ai tenu bon, et j'ai bien fait. Artistiquement, pas commercialement, bien entendu !!!
OG : Et on a déjà pensé à un petit Norbert. Comme il y a un petit Spirou.
 
S.com: Que pensez-vous des couvertures de la série ?
NV : Avec le recul, je trouve que la couverture du tome un est un peu ratée, mal dessinée et qu'on aurait dû en rester à ma première idée, qui se trouve sur la quatrième de couverture: c'était la couverture initiale. Mais on me l'avait refusée en me disant que ce n'était "pas assez drôle"!! Yves Sente m'avait même dit, à propos du premier projet: "avec une couverture pareille, j'ai vraiment peur qu'on gagne un prix à Angoulême!".
Finalement, on a juste eu une nomination...
En revanche, le même Yves Sente a été très précieux pour les couvertures des deux tomes suivants, qu'il a "recadrées" afin qu'elles deviennent ce qu'elles sont aujourd'hui, qu’elles percutent plus. Autant j'entends garder un contrôle total sur l'intérieur de l'album, autant je considère la couverture comme du packaging, qui se discute en équipe, avec l'éditeur.
J’aurais juste dû incliner la carte à jouer sur celle du tome 3. Là, c’est raide.
Le logo pose aussi problème. Pourtant, c'est un copain à moi qui l'a fait, un copain que je suis allé chercher. J'assume la responsabilité, car à l'époque, je le trouvais très bien, ce logo. En lui-même, il est très bien, mais il ne reflète plus vraiment ce qu'est devenue la série. On appelle cela l'apprentissage du métier...
 
S.com: Pour vous, c’est l’album de la maturité ?
NV : C’est surtout le deuxième qui marque la transition.
Maintenant, c’est vraiment de la BD pour adultes. Un ado de moins de 13, 14 ans ne va rien piger. Le grand changement, c’était dans le 2; et dans le 3 on a juste poussé le bouchon un peu plus loin. Et graphiquement, c’est vrai que je dessine mieux parce que j’ai plus de pratique. Même si j’ai encore beaucoup de lacunes techniques.
 
S.com: Et vous envisagez une suite.
NV : Nous ne sommes pas les seuls maîtres à bord...

OG : Mais en tout cas, s'il y a une suite, elle est déjà esquissée à la fin du 3.

NV : Mais ça reste une trilogie cohérente. Si on repart sur quelque chose, on va évidemment changer de décor.
 
S.com: ce serait un autre univers ?
NV : On écrit à droite à gauche, mais on a du mal.

OG : Norbert est tellement proche de nous, de la vie, et on a beaucoup de mal à travailler seul ou avec d’autres sur un autre projet, parce qu’on n'arrive pas à trouver ailleurs quelque chose d’aussi dense que Norbert.
Pour moi, c’est un handicap énorme. Je fais d’autres choses, et j’ai du mal à y trouver la satisfaction que j’ai avec cet univers-là.

NV : L’avantage de cette série, c’est que tu peux parler de quasiment tout. Ce qui fait que dès qu’on a des idées ailleurs, quand on creuse un peu, on se dit que se serait bien dans Norbert. C’est un peu un piège.
Mais de toute façon, en 2004, on a l’intention d’écrire, Norbert ou autre chose, mais on va faire un truc. Mais ça fait cinq ans qu’on travaille ensemble, et on a beaucoup d’automatismes. Et repartir avec quelqu’un d’autre, ce que j’ai essayé de faire, sans succès, me donne l’impression de repartir de rien.
Et puis on est des débutants, il y a plein de défauts dans Norbert ; mais l’univers est tellement riche qu’il n'en est qu’à ses débuts.
 
S.com: Voulez-vous rajouter quelque chose ?
S.com: Voulez-vous rajouter quelque chose ?

NV : Non, le plus important c’est ce que les lecteurs pensent de Norbert. C’est une invitation au débat.

OG : on a transmis quelque chose, j'espère que le lecteur va le transmettre à d’autres.
 
 
Propos recueillis par GDSeb, pour Sceneario.com
 

 


    
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