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Madame Ronchard

 

 

 

Présentation

Note d'intention

Casting

Premières planches

Making of #1

Making of #2

Making of #3

Making of #4

Making of #5

Making of #6

Making of #7

L'interview de Mme Ronchard

Lien vers le projet sur Sandawe

 

Making of #7 : Débat télévisé - Planches 53 à 57.

 

     

Certaines séquences sont très longues à réaliser, d’autres moins. C’est le cas de celle-ci, qui m’a pris tout juste une semaine pour cinq planches – travail intercalé entre mes activités de dessinateur de presse et le bouclage de mon nouveau recueil, « Carrément dingue »

 

Quand on est en fin d’album, c’est comme un marin qui a passé des mois tout seul en mer : apercevant la côte, on est poussé par une énergie positive qui permet de déplacer des montagnes, d’avancer vite et bien.

   
     

J’ai découpé et storyboardé l’album entier plusieurs mois auparavant, une fois terminé la grande séquence de l’allocution royale, en milieu d’album. La partition était donc écrite, il ne manquait plus que la mise en musique.

 

Le premier tome de « Madame Ronchard » est véritablement construit autour de scènes homogènes, reliées les unes aux autres, comme des chansons qui composeraient un album.

   

Le principal piège d’une séquence comme celle-ci tient au fait que toute la dramaturgie repose sur les dialogues. Il convient donc malgré cela de rester visuellement attrayant, en gardant du rythme et un confort de lecture maximal. Un dialogue en soi n’a aucun intérêt, s’il n’est pas transmis par de bons acteurs...

   

Je fais face ici aux trois unités du théâtre : lieu, temps et espace : tout a lieu en direct dans le studio de télévision dans lequel se déroule le débat, sans possibilité de plans de coupe ou d’accélération du temps, le risque étant bien entendu d’être très statique.

 

Une fois l’écriture terminée (en...2009) est venu le temps du storyboard, neuf ans plus tard. Très vite, j’ai compris qu’il fallait dynamiser cette séquence de l’intérieur, en lui ajoutant une part métaphorique : le combat de boxe, qui n’était pas présent dans le script de départ.
   

Neuf plans (sur 43) qui changent tout et permettent de ponctuer la séquence en lui donnant son rythme propre, ce qui est déjà mis en avant dès le storyboard. Pour ce faire, il faut casser toute approche réaliste et donc baigner ces plans dans une atmosphère rouge suffocante, comme si le lecteur sentait l’odeur du sang.

 

Les débats politiques sont en général très policés en surface, mais à couteaux tirés en réalité.
C’est cette ambivalence qu’il convient de souligner ici. En plus, je parle quasiment en langage des signes.

 

L’idée m’est venue en regardant le débat de l’entre-deux tours de 2017 entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, remporté par K.O. par le futur président. Ici, un dessin réalisé à l’époque.
   

Le lecteur se doute dès le départ que Madame Ronchard va mettre une pâtée à Edmond Lebourdon, ce qui est clairement indiqué dans les deux premières cases du combat de boxe. Le « pourquoi »  est donc moins important que le « comment » et je joue ici avec la connivence du lecteur, ce qui est primordial pour l’impliquer au récit.

 

Les autres couleurs de la scène sont donc le bleu nuit (couleur apaisante, utilisée pour le public, principalement, bien à l’abri du combat) et le vert, couleur de l’Aspergo, l’alcool qui fait la richesse du Pleutoultan.
Règle d’or maintes fois rappelée et utilisée ici au pied de la lettre : il ne faut jamais que les quatre couleurs principales (rouge, bleu, vert et jaune) soient utilisées à intensité égale, sinon l’image sera complètement « plate » : c’est donc le jaune qui est ici absent, sauf évidemment pour ponctuer les actions violentes, comme les coups de poings (ou bien les verres qui trinquent ou les étoiles suggérant une poigne ferme), voire les yeux des spectateurs.
Le jaune n’est donc pas utilisé de manière « réaliste », mais uniquement pour surligner certaines séquences. Il agit donc comme « non-couleur » purement narrative faisant office de ponctuation visuelle.
Le rouge n’apparaît – hors le combat de boxe – qu’en arrière-plan du débat, dans le décor derrière les présentateurs. Mais il rappelle le combat de boxe, et inversement.

 

Pour le reste, je dois jongler avec peu d’éléments, au nombre de quatre :
les trois journalistes (que je montre pour la première fois côte à côte, ce qui renforce l’effet comique).
Ronchard et Lebourdon.  
   
Le public.  
   
Marks & Spencer, les deux commentateurs télé.
   

La rythmique générale de la scène tient dans l’enchevêtrement de ces quatre éléments, qui apparaissent de manière récurrente.

 

La première règle que je m’impose est simple : m’amuser. Si je prends du plaisir à dessiner ces pages, le lecteur devrait en prendre à les lire. Si je m’ennuie en les faisant, le lecteur s’ennuiera aussi. Donc je travaille vite, à l‘instinct (privilège de l’expérience...), comme une pièce de théâtre, en me basant avant tout sur les personnages, qui font avancer l’intrigue, elle-même secondaire, le sel du projet résidant dans les rapports entre les personnages et l’effet miroir par rapport à notre société.

 

Ici, en plus, ils sont tous réunis, comme dans la scène finale d’une pièce de boulevard, des premiers aux seconds rôles, ce qui est assez jouissif à faire. A part l’actionnaire, Gédéon et Ernesto Colmanto, ils sont tous là et le lecteur doit donc avoir le sentiment d’être « en famille » avec des personnages qu’il a croisés durant une cinquantaine de pages, cette scène étant l’avant-dernière de ce premier épisode, le « climax » de ce tome 1.
   

Contrairement à des albums plus « arty » comme « Neuf mois » ou « Maudit mardi ! », où je me posais des questions de mise en scène à chaque plan - la manière de cadrer étant partie prenante de l’histoire racontée - avec « Madame Ronchard », c’est l’efficacité qui prime avant tout, comme quand je fais du dessin politique : la mise en scène est purement au service de la narration, quitte à être assez « plat » si nécessaire.

 

Néanmoins, l’efficacité n’empêche pas le dynamisme, comme pour l’entrée en matière, planche 53. Il suffit de comparer le storyboard et la version finale. Je mets ici deux inserts, ce que je ne fais en général jamais, afin de donner une approche plus dynamique, comme si un drone filmait le tout et passait des commentateurs au plateau en un clin d’oeil.
   
Idem pour le contraste entre les scènes de plateau et le combat de boxe : les scènes de plateau sont cadrées de manière assez neutre, alors que le combat de boxe accentue les plongées et contre-plongées.
   
Rien de tel pour cela que de se remémorer « Raging Bull » de Martin Scorcese, dans lequel les séquences de combat représentent vraiment un « film dans le film ».
Je garde aussi en tête les frères Coen. Par exemple, dans « O’Brother », film hilarant, l’image est très lêchée, l’humour n’empêchant pas de cadrer juste, de manière innovante. Idem dans « The Big Lebowski » (et tous les films des Coen) : la mise en scène est caricaturale et renforce donc le propos, tout en restant innovante.
 
En matière de dessin, il n’y a pas ici de difficulté majeure, et c’est souvent là que réside le piège : tomber dans le dessin anecdotique et paresseux. Je dois donc toujours avoir en tête le plaisir de lecture. Je dessine par conséquent très vite, pour ne pas m’ennuyer, quitte à faire des erreurs techniques, qui seront corrigées informatiquement, ou pas... Mais cela fait partie du charme du projet. C’est de la caricature.
   
Je connais mes personnages par cœur (privilège d’avoir laissé mijoter le projet durant une décennie) et découvre certaines facettes de leur personnalité en les dessinant encore et encore.
 
     
   
Voici quelques étapes de la réalisation de la planche 55 : deux heures de travail maximum en terme de dessin. En travaillant vite – par choix autant que par nécessité, puisque je dois faire mes dessins pour la presse de manière quotidienne – je suis obligé d’aller à l’essentiel. Mais surtout, dès que j’ai fini une case, j’ai envie de faire la suivante, et ainsi de suite, sans jamais perdre mon lecteur en route, alors que, paradoxalement, le principal intérêt narratif de ces pages réside dans les dialogues, écrit dix ans plus tôt...
 
Tout est remis au goût du jour, comme la casquette de Madame Ronchard, personnage trumpien avant l'heure.
 
   
Fidèle à mon crédo scénaristique depuis le début de cette histoire, nous devons avoir l’impression d’évoluer dans un monde à la fois d’aujourd’hui et complètement suranné, un mélange entre les années 2010 et les années 1980 et 1970 : donc mes personnages fument en studio, comme du temps de « Droit de réponse » ; ils sont habillés comme dans les années 1970 et les deux commentateurs sont des copies de Jean-Michel Larqué et Thierry Roland. Tout le monde picole, la loi Évin (un ministre qui portait mal son nom) de lutte contre le tabagisme et l’alcoolisme dans l’affichage public et la publicité n’étant entrée en vigueur qu’en janvier 1991.
Pas de réseaux sociaux ni d’internet, car ce sont des technologies d’aujourd’hui qui seront peut-être dépassées dans dix ans. Or, ce récit doit rester intemporel, bien qu’ancré dans les réalités d’aujourd’hui, comme si nous évoluions dans une réalité parallèle. Le fait de l’avoir écrit dix ans plus tôt me permet de séparer le bon grain de l’ivraie (n’en déplaise à Monsieur Évin...).
   

Je fais de la bande dessinée de la même manière que j’en lisais, enfant (Astérix, Lucky Luke, Tintin, Gaston Lagaffe et la Rubrique-à-brac de Gotlib, essentiellement) : le plaisir avant tout. Tout doit être fluide et ne pas demander d’efforts apparents. Et toujours garder en tête le cahier des charges : faire rire, distraire, tout en faisant réfléchir. Mais la réflexion doit intervenir en deuxième lecture, exactement comme quand je fais du dessin politique : d’abord charmer l’oeil avant de parler au cœur et à l’intellect.

   
J’ai aussi revu quelques films qui font partie de mon univers de créateur : « Mars Attacks » de Tim Burton, dont j’ai déjà parlé lors d’un autre making-of ; « The Truman Show », de Peter Weir, film totalement visionnaire, sorti en 1998 et qui anticipait le délire de la téléréalité ; et « The Adams Family Values », délicieuse comédie noire de Barry Sonnenfeld sur l’hypocrisie de la « normalité » de la société américaine.
Tous ces films sont des fables politiques faites d’humour au vitriol, limite anarchiste. C’est exactement mon cahier des charges avec « Madame Ronchard ».
 
Je m’amuse un peu graphiquement avec Photoshop pendant une case, quand la terre tremble : effet très facile à réaliser, puisqu’il suffit de dupliquer une case en surexposant les calques, à intensité différente. L’effet reste comique, à condition de ne pas en abuser.
   
La planche 56 fonctionne en entonnoir, ce qui est important pour clôturer le débat. L’effet entonnoir permet d’aller au bout de la logique et de ne pas se disperser.
 
La planche 57 est une page de transition, qui permet de passer à autre chose, d’où le contraste visuel : plus du tout de rouge, sauf les gyrophares et le ciel de fond, qui permettent de rappeler visuellement (et de manière inconsciente) la violence du débat.
   
Il est important de montrer nos deux commentateurs en train de trinquer. Ils sont un peu les envoyés spéciaux du lecteur au cœur de l’intrigue.
   
Je termine par deux extérieurs entrecoupés d’un plan de coupe avec Lebourdon et Guerrelasse à l’intérieur de la limousine (avec François Mitterrand comme chauffeur, petit clin d’oeil suranné de plus...).
   
Je m’aperçois ici que la réalisation hebdomadaire des « Vadot au Carré » dans L’Echo m’a fait énormément progresser en dessin et en rapidité. Il y a quelques années, des plans comme les deux extérieurs m’auraient pris des journées entières. Ici, une heure chacun, pas plus.

J’avais néanmoins omis un détail en faisant le dessin : les motards. Or, un convoi présidentiel sans motards n’en est pas vraiment un, d’autant plus que l’on est ici dans de la caricature.

 

Voici l’encrage initial.
 
Grâce à la magie de Photoshop, j’ai donc dessiné les motards séparément, avant de les intégrer au décor.
   
 
 
« Let me see your hands ».
   
Au rayon musique, je me suis replongé dans l’un des groupes que j’écoutais tout le temps à la fin des années 1980 : Simple Minds. Durant l’été 2018, cherchant un peu d’inspiration musicale, j’ai découvert que Jim Kerr et sa bande avaient sorti un nouvel album en février dernier, « Walk Between Worlds ». Je l’ai acheté, il est très bon.
Après un coup de mou créatif durant les années 1990 et 2000, Simple Minds est (presque) revenu à son meilleur niveau de Once Upon a Time (1985) Et du coup, je me suis aussi procuré des « live » : « 5X5 » (2012), « Big Music Tour » (2015) et « Celebrate, Live from Glasgow » (2014).
   
Magnifique ! Je les ai écoutés en boucle durant la réalisation de ces pages. Autant j’écoute beaucoup de musiques planantes (The Orb, par exemple) et des musiques de film lorsque je dessine des scènes d’ambiance ou d’action, autant je préfère des albums « live » lorsqu’il y a beaucoup de dialogues.
 
 

Vous aussi, devenez édinaute de « Madame Ronchard ».

 


    
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