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Madame Ronchard

 

 

 

Présentation

Casting

Prépublication dans Le Vif/L’Express

Premières planches

Making of #01 : Ouverture

Making of #02 : Salle de rédaction

Making of #03 : Café des sports

Making of #04 : Transition

Making of #05 : Une de journal

Making of #06 : Lebourdon et Guerrelasse

Making of #07 : Le Ronchardisme

Making of #08 : Prise d'otage

Making of #09 : Allocution royale

Making of #10 : Les intellectuels

Making of #11 : Corruption

Making of #12 : Le match

Making of #13 : Débat télévisé

Making of #14 : Epilogue

L'interview de Mme Ronchard

Vos commentaires

 

Making of #12 : Le match – Planches 44 à 52.

     
     
     
Voici la plus longue scène de l’album, l’une des plus amusantes à réaliser, quoique assez casse-gueule, dans la mesure ou la représentation du sport en fiction est toujours très difficile. Le sport, c’est de l’émotion brute, qui se vit en direct. Il est par conséquent difficile de faire ressentir tout cela avec le filtre d’une narration. Ici, un seul moyen : verser dans la caricature, ce que je ne vais pas me priver de faire. Et en accentuant la dramaturgie, pour faire du grand spectacle. Hitchcock disait : « Certains aiment raconter des tranches de vie. Je préfère les tranches de gâteau. ». Eh bien je vais faire en sorte de mettre plein de chantilly moelleuse sur cette séquence. D’autant plus qu’adolescent, je passais mon temps à dessiner des footballeurs, notamment quand je m’ennuyais en cours.
     
1 : Du soleil, enfin !
   

Pour la première et unique fois de cet album, nous allons avoir une scène se déroulant sans pluie, puisque nous sommes – enfin - à l’extérieur du Pleutoultan, à Rome ! Pourquoi à Rome ? Parce que les Italiens sont tous dingues de foot et parce qu’il y fait souvent beau, les couleurs de la capitale italienne étant par ailleurs très chaleureuses.

 

Pour crédibiliser mon propos et que le lecteur ait le sentiment d’en avoir pour son argent, je dois montrer une grande vue pleine de détails de la Ville éternelle.

 

Je vais chercher une photo de Rome sur le Web, je l’imprime en grand et je la décalque vaguement à la table lumineuse, avant de passer beaucoup de temps sur le dessin, les lumières, les arbres, le fleuve, comme si je me baladais dans la ville. Les perspectives ne sont pas toutes justes, peu importe, je fais exprès, car il n’est pas question ici de verser dans le réalisme, alors que c’est la première fois que je montre un lieu existant dans la vraie vie, puisque, à l’inverse, le Pleutoultan est un pays inventé. Hergé disait qu’il utilisait la règle pour tracer des droites dans ses crayonnés, jamais lors de l’encrage.

Dans ces cas-là, il faut faire preuve avant tout de patience : la case m’a pris trois jours à elle toute seule. Je me souviens que j’écoutais en la faisant les auditions de Mark Zuckerberg devant le Congrès américain par rapport au scandale Cambridge Analytica, les débats assez barbants me permettant de me concentrer un peu mieux sur les aspects purement formels de ce dessin !

 

Et d’ailleurs, les vases communicants opèrent toujours dans mon cerveau, comme en témoigne ce dessin sur Zuckerberg et la roche Tarpéienne, d’où étaient jetés les condamnés à mort qui avaient fauté lorsqu’ils étaient au Capitole… de Rome.

 
 

La séquence précédente, réalisée plusieurs mois auparavant, était visuellement très simple. Il faut ici un contraste, non seulement avec la première case, dite d’exposition (en une fraction de seconde, le lecteur doit comprendre où il se trouve, grâce à une vue iconique de la ville, très « cliché », mais nous sommes dans de la caricature), mais aussi avec la suite : nous allons assister à un match de football avec 60 000 personnes, il faut que l’on soit happé dans du grand spectacle.

Et l’on comprend le chemin parcouru par Gédéon, que l’on avait laissé quittant le Pleutoultan en barque, sous la pluie, en fin de planche 39, lorsqu’il disait « Je dois aller à Rome rencontrer ce professeur Colmanto. ».
 

Le strip suivant doit donc être du même niveau graphique que la vue aérienne de Rome.
J’utilise d’abord une case de transition, pour me mettre au ras du sol, après avoir eu une vue d’hélicoptère : le lecteur doit arpenter les ruelles étroites de Rome avant d’arriver aux personnages. J’avais d’abord pensé à ajouter une pizzeria à l’avant-plan, ainsi que des supporters italiens, avant d’opter pour une vue plus sobre, comme pour montrer le calme régnant ce matin-là dans une ville baignée sous le soleil.
Une fois à l’intérieur du bureau du professeur Colmanto, on ne doit pas non plus être déçu.

Du professeur Colmanto, nous ne connaissions jusqu’à présent qu’une image figée de lui, au journal télévisé.
 

Je pousse donc énormément le crayonné, inventant chaque recoin et détail du bureau du professeur, car tout cela concourt à mieux cerner la personnalité du gaillard, coincé en apparence, mais bouillonnant (comme un volcan) à l’intérieur.

 

En couleur, je m’en donne à cœur joie, puisque je peux – enfin ! – utiliser toutes les tonalités qui m’étaient interdites depuis le début de cette histoire : ocre, brun, orange, rouge, jaune chaleureux, bleu ciel, etc.

 

Strip 3, on est passé du plan large (strip 1) au plan moyen (strip 2) pour arriver aux gros plans. Et dans ce cas, je colle des aplats de couleur en fond d’image : on sait dorénavant où l’on se trouve et il faut se concentrer sur les dialogues.

 

Mais dans mon storyboard, on voyait l’image du livre que tient le professeur Colmanto.

 
 

Fidèle à mon habitude, je préfère opter pour un champ-contre-champ : ainsi, ce sera au lecteur d’imaginer cette gravure, ce qui sera beaucoup plus efficace.

 

Petit détail, qui a changé par rapport au storyboard, où Gédéon s’allumait une clope. Mais comme il respecte le scientifique, j’ai pensé qu’il était de meilleur ton de ne pas le faire fumer à l’intérieur de l’antre de Colmanto.

 
 
 
La planche 45 répond visuellement à la 44, car elles sont en vis-à-vis. Le gros décor de la planche 44 (le Vatican) risquait de vampiriser toute la double-planche si je ne lui mettais pas un contrepoids planche suivante. Ce sera donc la vue du Stade Olympique de Rome.
 
Avant cela, il convient de bien terminer la scène à l’intérieur du bureau de Colmanto.

Même chose que page précédente : le décor doit raconter autant que ce que disent les personnages. Je noie ici l’avant-plan dans la pénombre, afin que l’œil se focalise sur les personnages, l’échelonnement de plans permettant de donner de la profondeur de champ à l’image. Néanmoins, cet avant-plan chargé de détails va entrer de manière inconsciente dans l’esprit du lecteur.
Je termine par deux gros plans qui resserrent l’intrigue sur les personnages, de manière un peu étonnante, avant d’opérer une rupture de rythme totale, strip suivant, grâce à la vue du Stade Olympique.

Et Gédéon revient avec sa prophétie auto-réalisatrice : « Ca va péter ! »
 
 

2 : A vos marques, prêts, action !

 

Nous voici enfin à un match de football. On en parlait tout le temps depuis le début, mais on ne voyait jamais de matches en vrai ! Du reste, je me suis un moment posé la question de savoir si je devais être totalement radical et ne montrer aucune image de football, sauf quelques inserts au journal télévisé. Auquel cas, les six pages qui vont suivre auraient dû sauter. Mais j’aurais alors couru le risque de frustrer mon lecteur.

 

Dans mon script, le match avait lieu le soir. J’ai changé d’avis en commençant à dessiner la scène, pour que question d’équilibre général : l’album étant baigné dans la pénombre, pour une fois que je peux me permettre d’allumer la lumière, autant le faire durant plusieurs pages. J’ai donc avancé le match de quelques heures, en plein après-midi. Ainsi, le contraste est d’autant plus saisissant entre Rome et Vachkipis, la capitale du Pleutoultan.

 

Strip 2, je glisse même une private joke dans le bandeau télé, avec le nom de l’entraîneur italien, qui n’est autre que Thierry Fiorilli, rédacteur en chef du Vif et lui-même grand fan de football, comme tous les Italiens !

 

Marks et Spencer sont bien présents, comme à chaque rencontre. On dirait qu’ils ont importé le Pleutoultan en Italie, car ils sont toujours habillés pareil et boivent toujours de l’Aspergo.

Je montre à nouveau la devanture du Café des Sports, que le lecteur connaît maintenant très bien. J’opère ainsi une contraction spatiale entre Rome et le Pleutoultan, grâce à la magie des retransmissions télévisées en direct. Or, le lecteur sait situer Rome sur une carte, mais pas le Pleutoultan.
 

Ici, à la place de la vue du Café des Sports, j’avais prévu un tableau montrant le classement du groupe. Mais ce n’était pas très visuel, les chiffres ennuyant toujours la lecture. On constate également en comparant le storyboard à la planche finale que j’ai raccourci les gros plans du haut, afin de laisser plus de place à la grande case avec le stade.

 

Dernière case, nous découvrons tous nos amis supporters, toujours aussi nombreux et tous souriants, sauf Madame Ronchard, évidemment, car elle semble avoir flairé un twist...

 

Un personnage s’est greffé au groupe : Monsieur Météo, dont on a appris lors du journal télévisé qu’il était tombé amoureux de sa ravisseuse.

 

Le lecteur est dorénavant prêt pour le coup d’envoi, comme tous les personnages de cette histoire.

 

Comme j’adore le foot, j’aime beaucoup le cérémonial d’avant-match : entrée des équipes, hymne national avec le passage en revue des joueurs, l’air pénétré, la main sur le cœur, prêts à mourir pour la patrie, avec tout ce que cela comporte de ridicule. Depuis quelques années, on ajoute des enfants pour se donner un certificat d’innocence, dans un milieu gangréné par l’argent.

Sauf qu’ici, évidemment, l’hymne national est totalement grotesque, ce qui renforce l’aspect caricatural de cette séquence à priori solennelle.
 

Je m’amuse à imaginer les membres de l’équipe, qui doivent être à l’image du football d’aujourd’hui : les joueurs sont de différentes origines. Je montre donc Van Pepaelaere, le seul joueur que le lecteur connaisse vraiment, puis je lui adjoins deux joueurs anonymes, plus Emmanuel Macron – lui-même fan de foot – dans un petit clin d’œil à mon métier de dessinateur de presse.

L’arrière-plan montre plein de drapeaux italiens, pour bien signifier que nos joueurs sont en terre hostile. Le gag vient ici du fait que les joueurs pleutoultanais prennent l’affaire avec grand sérieux, la main sur le cœur, alors que l’on se doute bien qu’ils vont à nouveau prendre une raclée.

 

Vraiment ?

 

Si je décide de montrer la scène sur huit pages, le lecteur se dit que c’est parce qu’il va y avoir un grain de sable, comme cela a été amorcé dans la séquence précédente, quand Lebourdon suggérait d’acheter le match. Mais aucun signe annonciateur de cela pour l’instant.

 
Du reste, je complète mon tableau : Lebourdon et Guerrelasse sont confortablement assis devant leur téléviseur, eux aussi.
   

Strip 3, la foule communique avec les dieux du stade, tout le monde reprenant en cœur l’hymne ridicule. J’opère de nouveau un contraste entre les supporters transcendés de manière quasi religieuse et l’air bonhomme de Lebourdon, dont on sait qu’il prépare un coup fumant, mais sans que nous en connaissions les détails.

 

On termine par Colmanto et Gédéon, eux aussi au taquet, surtout Colmanto qui, tout scientifique pondéré qu’il est, a une corde sensible : le football.

J’introduis en rose le commentaire de la télé italienne, ce qui ajoute une couche supplémentaire à la globalisation du match. Le commentaire est en italien, mais il est très simple et tout le monde comprend, même si – comme moi – on ne parle pas italien. Le commentateur transalpin est très confiant par rapport à l’issue de la rencontre.

 

Cette entame de scène me permet de bloquer le frein à main avant le match proprement dit, renforçant une fois encore l’aspect choral : je viens de montrer tous les protagonistes de la scène : le stade, Marks et Spencer, Colmanto et Gédéon, Madame Ronchard et ses acolytes, Guerrelasse et Lebourdon. Mais tous vont s’effacer pour faire de la place aux vraies stars de la scène : les joueurs.

 

Cette planche et les suivantes ont été dessinées en noir et blanc les unes à la suite des autres, en un mois, à Bruxelles. J’ai gardé les couleurs pour l’été 2018, lorsque j’étais au soleil, dans les Landes, afin d’être imprégné de couleurs vives, et parce que je voulais garder une continuité dans la réalisation des couleurs, qui sont très répétitives dans ces pages, centrées autour du vert pétant de la pelouse.

 
 
3 : Le match
 
 

Dans cette page-ci, j’opte pour des gaufriers (les cases sont toutes de la même taille), pour accentuer le côté zapping, comme à chaque fois que je fais intervenir la télévision comme liant entre les protagonistes : l’écran de télé a toujours la même taille, en 4/3, comme ces cases-ci, quel que soit ce qui est montré à l’écran.

 

Je reste ici très proche de mon storyboard.

 
 

Tous mes éléments ayant été mis en place lors des trois planches précédentes, il ne me reste plus qu’à ajuster la partition : je reprends des cases existantes, dont je change le format (strip 1).

 

Le commentaire de Marks et spencer suit son cours.

 
Mais quel nom donner aux joueurs italiens ? Il faut qu’ils sonnent italien, mais sans rappeler des joueurs existants. J’opte donc pour la gaudriole et la farce, en leur donnant des noms de cafés, un autre symbole de la Péninsule. C’est de la caricature premier degré, ça colle bien avec Marks et Spencer et cela permet à Marks de faire des jeux de mot vaseux à propos des joueurs, alors que son compère se concentre sur les aspects techniques, dans une sorte de commentaire routinier. Business as usual.
 
Je me suis également inspiré d’un album de Canardo, de Benoît Sokal, intitulé « La Cadillac blanche «  (1993), où l’on entendait un match de foot passer à la radio sur une bonne partie de l’album, avec un joueur qui s’appelait « Mortadella ». D’ailleurs, « Madame Ronchard » doit une partie de son influence à la série Canardo, pour l’esprit général.
   
La cassure a lieu au strip 3, accentuée par le phylactère d’onomatopées rouge vif. Tout le monde se fige et le lecteur/spectateur, qui regardait le match d’un œil distrait, est forcé de se concentrer sur l’action ayant lieu sur le terrain : la ballon passe la ligne, après avoir filé entre les jambes du gardien transalpin, dont on venait pourtant de nous dire qu’il était le meilleur au monde.
 

Stupeur totale, chez les supporters, d’abord, chez Colmanto et Gédéon, ensuite.

L’avant-plan montrant des bouquins entassés renforce le contraste, ce côté intellectuel de haut vol du scientifique, qui laisse son cerveau au vestiaire dès qu’il s’agit de football.

 

Le lecteur doit ici être aussi estomaqué que les personnages, ne sachant pas à quoi s’attendre, retenant son souffle dans l’attente de la suite.

 
Cette case sera reprise telle quelle en Une du Pleutoultanais libéré, quelques pages plus loin.
   
 
Le climax de la scène se trouve dans cette planche-ci, le point culminant, après lequel il va falloir redescendre. Voici la version storyboardée, différente de la finale, et pour cause : j’ai ajouté un strip dans la séquence terminée.
 
Il faut plus marquer le coup de ce but « historique » des Asperges Blanches, comme si le monde s’arrêtait soudain de tourner, un peu comme lors du coup de boule de Zidane en finale de Coupe du monde contre… L’Italie en 2006, tel que je l’avais immortalisé à l’époque, ce coup de boule à Matterazzi marquant la fin de la carrière du génial numéro 10, qui avait trouvé la barre transversale quelques minutes plus tôt et aurait pu être sacré une deuxième fois champion du monde.
 
A la place, une sortie piteuse pour couronner une carrière de joueur extraordinaire. Mais Zizou n’étant pas vraiment humain, il s’en est relevé pour devenir l’un des plus grands entraîneurs de la planète, aux commandes du Real Madrid.
 
J’ajoute donc un strip de dessinateur de presse, qui symbolise la planète plutôt que de la montrer de manière réaliste. Et je fais comprendre au lecteur qu’il a la chance d’assister à un événement planétaire qui restera à jamais gravé dans les livres d’histoires. Ou pas.
 
J’enfonce le clou strip suivant, avec nos Népalais se rappelant à notre bon souvenir. Même eux, devenus des robots pissant de la copie, s’arrêtent soudain devant l’événement. Le comique de répétition demeure une arme imparable.
 
Ces deux strips sont silencieux, mais pas tout à fait, puisque les onomatopées exercent un silence assourdissant sur la scène. Tout le monde est littéralement sans voix.
 
Même le pourtant bavard Marks en est tout retourné et ne sait plus quoi dire. Un seul mot lui vient alors à l’esprit : « Oh putain ! ». Référence directe à Thierry Roland lors du commentaire de la finale de la Coupe du monde 1998 remportée par les Bleus.
 
 
Une fois que Marks a lâché ce « Oh putain », c’est le signal donné au peuple qu’il peut enfin exulter, comme s’il avait justement remporté la Coupe du monde.
 
En voyant Marks de la sorte, il me fait penser à Julius Corentin Acquefacques, le personnage qu’avait créé Marc-Antoine Mathieu dans les années 1990, en commençant par un album, « L’Origine », absolument culte, qui m’avait beaucoup marqué durant mes années d’études à l’ERG, et auquel je dois beaucoup.
   
 
Nouveau contraste, strip 4 : alors que tout le monde est en liesse, Lebourdon semble avoir un coup d’avance et reste serein. Juste après, la foule descend dans la rue, comme dans les pays méditerranéens, malgré la pluie. Mais évidemment, Spencer garde son côté soupe-au-lait et vient tempérer l’enthousiasme général,  prenant le lecteur à témoin, comme Gédéon lorsqu’il avait claqué la porte du ronchardisme.
 

Planche 49, le match est mis sur « pause », on ne voit presque plus les images, car les personnages de « Madame Ronchard » reprennent les premiers rôles. Je dois varier au maximum les plans et les angles de vues, afin de rester dynamique. C’est une planche de transition au sein d’une même longue séquence. Le contraste doit apparaître de plus en plus marqué entre la sérénité affichée par Lebourdon (qui se ressert à boire) et l’agitation des autres.
Quant à Colmanto, il sort de ses gonds, avec une gestuelle des mains toute italienne. Lui, l’animal à sang froid, bouillonne comme n’importe quel tifoso.

Gédéon, en émule de Canardo, comme expliqué plus haut, n’est pas dupe et ne se laisse pas entraîner dans ce délire footballistique. Gédéon est l’incarnation du doute, donc de la sagesse.
 

La seconde moitié de la page marque une inversion des rôles : Madame Ronchard, qui voyait des complots partout alors qu’il n’y en avait pas, a cette fois-ci raison. Mais comme l’enfant criant au loup, on ne la croit pas. Enfin, surtout Lebrol, qui est le seul a encore oser contredire sa patronne.

Mal lui en prend, car il se ramasse un bourre-pif, Madame Ronchard revenant ainsi à ses fondamentaux : ceux qui ne sont pas de son avis se prennent des baffes. Elle nous expose ici clairement sa manière d’appréhender la notion de débat contradictoire, ce qui méritera réflexion le jour où elle accèdera au pouvoir.

 

Dernière case de la planche de droite, il faut inciter le lecteur à tourner la page. Je fais donc redémarrer le match, avec les commentaires sportifs comme liant de toute la séquence.

 
 
Marks éructe devant la décision de l’arbitre, toujours à la manière de Thierry Roland. Il empile donc les clichés xénophobes les plus éculés, en bon franchouillard (ou, en l’occurrence, en « pleutoultanouillard ») qu’il est. Plus par passion que par méchanceté, comme son modèle dans la vraie vie.
 

Marks prend quasiment toute la place dans la case, reléguant Spencer au rôle de figurant. Les bulles mangent la case, pour bien montrer à quel point Marks occupe tout l’espace. Je portraite ici les changements d’humeur soudain qui accompagnent chaque supporter de football, car notre ami oublie bien vite sa réserve journalistique, quelques minutes après avoir assisté au but historique de son équipe.

 

J’essaie de me mettre à la place d’un commentateur issu d’un pays footballistiquement faible, comme le Luxembourg, le Liechtenstein ou Saint-Marin. Je suis d’ailleurs allé voir les statistiques de Saint-Marin depuis qu’ils ont une équipe nationale : c’est l’équipe la plus mal classée au monde : 209è sur… 209. Entre 1986 (première année où Saint-Marin a participé à des compétitions) et 2018, ils ont disputé 165 matches : une victoire (lors d’un match amical contre le Liechtenstein, 1-0, en 2004), cinq nuls et tout le reste de défaites, le plus souvent des raclées, dont un 13-0 contre l’Allemagne en 2006. Pourtant, le surnom de l’équipe est « La Sérénissime ».

 

Le Pleutoultan est donc un Saint-Marin fictionnel.

 

Strip 2, gag visuel qui fait travailler l’imaginaire du lecteur : Lebrol se prenait le poing de Madame Ronchard dans la figure, planche précédente. En un rien de temps, il a trouvé le moyen de se faire un bandage totalement « cartoonesque », ce qui renforce le comique de la scène.

Dans le texte, Marks énonce l’évidence, ici très ironique : « Si même le football n’est plus le lieu de la justice, où va-t-on ? », ce qui prend une résonnance certaine quand on connaît tous les scandales entourant le football professionnel.

 

Puis retour au match, toujours vu depuis l’écran de télé (à chaque fois qu’il y a une image télévisuelle, j’abîme l’image avec des lignes blanches presque transparentes).

C’est dans cette case que la normalité du jeu reprend son cours, ce que note justement Lebrol, alors que les poivrots restent impassibles à l’arrière-plan.
 
 

Le strip 4 nous rappelle au bon souvenir de l’intrigue sous-jacente, qui donnera toute sa tension au tome suivant : la terre tremble sous les pieds du Pleutoultan. Le barman est le premier à s’en inquiéter, mais chasse vite fait ses doutes, imaginant une raison beaucoup simple que la vraie. Le lecteur n’est pas dupe, il sent bien qu’il se passe quelque chose de pas normal…

Mais the show must go on, à savoir… le match. Du pain et des jeux, et le peuple est content.
 
 

Il convient maintenant de terminer la séquence sans lasser le lecteur : je ne vais donc pas lui montrer tout le match, ce serait ennuyeux. Au contraire, je dois laisser les gens imaginer ce qui se passe.
Raison pour laquelle j’opte pour un plan extérieur, case 1, avec les commentaires, comme si l’on suivait la rencontre à la radio, ce qui est souvent plus stressant encore que de regarder à la télé.

Cases 2 et 3, j’opère une alternance contre-plongée/plongée en champ/contre-champ, comme si je faisais de grands mouvements de caméra : l’œil doit virevolter d’un bout à l’autre de la page, comme le ballon sur un terrain de football.

 

Lebourdon expose sa combine bancale à Guerrelasse, et à partir de là, on se dit bien que les buts vont défiler pour l’Italie. Eh bien non ! Ce serait trop simple !

 
 

Je montre une dernière fois une séquence de match, en bien grand, pour laisser beaucoup de place à la couleur verte, afin qu’elle s’imprime bien dans le cerveau du lecteur. Cette case ressemble un peu à du Subbuteo, le jeu de football de table auquel je jouais tout le temps, enfant.

Il n’y a à cet instant que 2-1 pour l’Italie. Rien n’est perdu ! Très important, je dois montrer une parade du gardien italien, histoire de bien insister sur le fait qu’il est le meilleur du monde. Il y a ici contraste entre son geste plein de classe et la corruption minable à laquelle il a été mêlé sur le premier but.

 

Je ne montre évidemment pas la suite de l’action et le troisième but italien, le lecteur imaginera tout cela mieux lui-même.

Je termine par le personnage avec lequel on avait démarré : Colmanto. Comme ça, la boucle est bouclée.

 

Devant tourner la page, le lecteur doit à ce moment précis se dire qu’il a vu assez de ce match, espérant que je ne lui inflige pas le reste de la rencontre. Je vais donc accélérer d’un coup la narration avec la Une du Pleutoultanais libéré, en page 52.

 
Voir à ce sujet le making of des Unes de journal.

 

 

 


    
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