nicolasvadot.com

Home    Actualités    Dessins de presse   Chroniques   Recueils de dessins de presse    Cartooning for Peace    Bandes dessinées    Illustrations    Biographie    Bibliographie    Interviews    Podcast    Animations     Liens    Livre d'or    Breloques    Expositions    Musée imaginaire    Goodies    Achat en ligne    Facebook    Contact


Madame Ronchard

 

 

 

Présentation

Casting

Prépublication dans Le Vif/L’Express

Premières planches

Making of #01 : Ouverture

Making of #02 : Salle de rédaction

Making of #03 : Café des sports

Making of #04 : Transition

Making of #05 : Une de journal

Making of #06 : Lebourdon et Guerrelasse

Making of #07 : Le Ronchardisme

Making of #08 : Prise d'otage

Making of #09 : Allocution royale

Making of #10 : Les intellectuels

Making of #11 : Corruption

Making of #12 : Le match

Making of #13 : Débat télévisé

Making of #14 : Epilogue

L'interview de Mme Ronchard

Vos commentaires

 

Making of #10 : La scène des intellectuels phénoménologues – Planches 40 à 41.

La scène des intellectuels phénoménologues (ce qui ne veut pas dire grand-chose, c’est normal !) est l’une des toutes premières réalisées. Pour une raison simple : elle est courte et autonome ; et pouvait aller presque n’importe où dans l’album. « Madame Ronchard » est composé de saynètes reliées entre elles, comme « Mars Attacks ».

 

En écrivant mon script en 2009, c’est l’une de celles qui m’excitaient le plus à faire et je n’ai quasiment rien changé aux dialogues.

 

Les deux intellos pontifiants sont des cousins du Comité d’éthique dans Norbert l'Imaginaire, que je prenais beaucoup de plaisir à dessiner à l’époque, au début des années 2000.

 

Même physiquement, ils leur ressemblent un peu, surtout Marcel Topinembourg, celui à lunettes, qui est un croisement de deux intellos parisiens, André Gluksmann et Philippe Sollers.

   

Son collègue - Basil-Hubert Lavas - a les mêmes initiales que Bernard-Henri Levy, ainsi que la même chemise. J’avais aussi en tête Eric Zemmour.

   

L’émission s’appelle ONPTDP, initiales imprononçables, reprenant la mode des émissions radio et télé, connues par leur acronyme.

Puisque nous sommes dans de la caricature, je pousse le bouchon plus loin avec un titre en forme d’acronyme, mais à rallonge, pour accentuer le côté ridicule de l’ensemble.

 

Je ne regarde jamais la télé et encore moins des émissions comme celle de Laurent Ruquier, appelée « On N’est Pas Couchés », où l’on a l’impression que les chroniqueurs ne sont là que pour deux choses : massacrer les invités comme dans une corrida ; et s’invectiver entre intellos parisianistes, sans jamais s’écouter, produisant des débats stériles sans fin, comme seuls les Français en ont le secret. Mais c’est un genre en soi et il me semblait intéressant de l’inclure à cet univers.

Scénaristiquement parlant, cette séquence n’apporte strictement rien à l’intrigue ; elle est pourtant très importante à l’édifice, car elle complète l’univers général, d’autant plus que tout le monde a un avis sur le temps qu’il fait, d’où la question - cruciale :-) - posée ici : le mauvais temps est-il de droite, ou de gauche ? Ce qui revient à poser aussi la question de la différence entre la droite et la gauche. Du reste, le présentateur est lui aussi perdu devant les arguments de BHL.

   

Le mécanisme était le même avec le Comité d’éthique dans « Norbert ».
A chaque fois que je les faisais intervenir, le lecteur savait qu’il n’avait pas à se concentrer sur l’intrigue, mais qu’il allait quand même s’amuser à entendre ces vieux croûtons s’invectiver sur tout et - surtout - n’importe quoi.

   

Cette scène représente donc l’écume bavarde d’une société démocratique. Cela me permet également de faire une pause dans le récit, tout en introduisant deux nouveaux personnages, que je pourrai réutiliser à ma guise dans les tomes suivants, pour faire le point sur les enjeux sociétaux du Pleutoultan. Mais bien entendu, afin que cette scène ne ressemble pas à un cheveu sur la soupe, une fois le tome 1 refermé, je me dois de réutiliser mes deux compères dans cet album-ci, ce que je fais lors du débat télévisé, qu’ils commentent à leur guise, c’est à dire avec une grille de lecture « gauche/droite » surannée et constante.

 
J’ai en tête cette anecdote d’un dialogue entre François Mitterrand et Margaret Thatcher lorsqu’ils étaient aux commandes de leurs pays respectifs. En visite en Grande-Bretagne, Mitterrand avait demandé à Maggie de rencontrer des « intellectuels » britanniques. Ce à quoi la Dame de fer avait répondu « Oui, mais des intellectuels qui font quoi ? ». En effet, il n’y a qu’en France que le terme « Intellectuel » soit une profession en soi. On n’est pas « écrivain intellectuel », ou « économiste intellectuel », on est simplement « intellectuel », comme si - à contrario - « crétin » pouvait également être un métier.
 
 

Je m’amuse donc beaucoup ici à me moquer gentiment de cette intelligentsia intellectuellement consanguine, nos deux compères s’invectivant à la télé, mais habitant probablement tous deux dans le même quartier chic (à Paris, ce serait le Ve ou le VIe arrondissement), fréquentant les mêmes restaurants, allant aux mêmes fêtes et passant leurs vacances tout près les uns des autres - dans le Luberon ou au Cap Ferret - se tutoyant hors plateau, après s’être copieusement insultés à l’antenne. L’avantage d’avoir assisté, voire participé, à certains débats de ce genre me permet d’avoir la plume suffisamment acérée, mais en poussant le bouchon plus loin, m’incluant d’ailleurs parfois dans ces joutes verbales un peu stériles.

 

Je me souviens également de mon enfance. Comme j’ai toujours aimé la politique, je regardais « Droit de réponse » de Michel Polac, tout jeune, parce que Cabu et Plantu y dessinaient en direct. Mais aussi « Apostrophes », de Bernard Pivot, que mes parents adoraient. J’étais trop jeune pour comprendre ce qui se disait, mais j’adorais l’atmosphère « pattes d’eph, lunettes fumées et cols roulés en lycra » de l’époque, le tout dans une atmosphère complètement enfumée, car dans ces années là - les années 1970 et début 1980 - tout le monde fumait partout, dans les restaurants comme dans les émissions de télévision. J’habitais au fin fond de la Haute-Savoie et ces joutes parisiennes me paraissaient provenir d’un autre monde.
Vivant avec une Australienne, cela m’a été confirmé : ces prises de bec télévisuelles lui cassent la tête en cinq minutes, confirmant leur aspect vraiment franco-français, ce qui peut aussi  avoir son charme, la France étant le seul pays au monde où l’on s’invective sur Marcel Proust dans un dîner jusqu’à trois heures du matin, alors qu’en Australie on préfère parler des prix de l’immobilier ou du temps qu’il fait (on y revient) !
Là, je mélange les deux : on déblatère comme si on philosophait sur Marcel Proust, mais on le fait sur la météo.
En plus, ils picolent - de l’Aspergo, évidemment - comme tout le monde au Pleutoultan, ce qui me permet de les raccorder au reste de l’univers.

Ici, ce qu’ils fument est indéfini, mais - comme pour Gédéon - la fumée rose  qui s’échappe de la pipe de l’un et de la cigarette de l’autre peut laisser penser qu’il y a peut-être quelques herbes de Provence-qui-font-rire dans le mix…

 

« Madame Ronchard » est une histoire se situant à une époque indéfinie, comme je l’ai déjà expliqué : un mélange d’aujourd’hui et des trente dernières années. Ici, nous avons donc un croisement entre « On N’est Pas Couché » et « Apostrophes ».

 
 

Narrativement parlant, tout ou presque repose sur les dialogues, verbeux et nombreux, à dessein ; néanmoins, je ne dois pas perdre mon lecteur en cours de route et rester visuellement attractif. Je cadre donc comme si j’étais le régisseur du débat, en tournant autour de mes personnages dans un univers confiné, en tâchant d’être le plus dynamique possible.

J’avais au départ prévu la séquence en trois pages, mais cela aurait été trop long. Le lecteur aurait tourné la page en se disant « Oh non, je vais encore devoir me farcir du bla-bla ! » et risquait donc de décrocher.
J’ai donc non seulement enlevé une page, mais également raccourci la deuxième, afin que le lecteur passe déjà à autre chose à la fin de la double-page.

 

 
Néanmoins, même en ayant réduit la scène, montrer des gens qui parlent peut vite devenir indigeste, il faut donc trouver des stratagèmes. Ne pouvant pas utiliser de plans de coupe extérieurs - puisque nous assistons à un débat et que je cadre comme le régisseur - il fallait trouver autre chose. J’ai donc eu l’idée de la fumée de nos deux lascars, qui se transforme en deux taureaux face-à-face. Un véritable approche de dessinateur de presse, car on ne se refait pas…
   
En dessinant dans cette case Marcel Topinembourg - un nom grotesque qui m’est venu comme ça ; or, pour trouver les noms des personnages, je fais toujours confiance à mon instinct et je choisis le premier qui me vient à l’esprit - je n’ai pas fait exprès, mais je trouvais qu’il ressemblait à une pochette de disque d’Iron Maiden, groupe de hard-rock que je n’ai jamais écouté.
   

Néanmoins, dans mon adolescence, il y avait plein de garçons qui avaient des T-shirt reprenant le personnage iconique d’Iron Maiden, et cela a laissé des traces...

 

Du coup, je fais mention d’Iron Maiden deux cases plus loin, une référence totalement incongrue dans la bouche de ces deux intellos, mais cela m’offre la possibilité de faire complètement dérailler le débat, que Balthazar Scribouille est obligé d’arrêter juste après.
   
Ici, le présentateur est obligé de s’énerver, ce que ne font jamais les présentateurs d’aujourd’hui dans la vraie vie. L’influence ici provient des débats télévisés actuels entre personnalités politiques lors des soirées électorales, où les journalistes ne parviennent pas à tenir les invités.
   

Et je fais dire à Scribouille cette phrase pleine d’ironie : « Si les élites ne donnent plus l’exemple, où allons-nous ? », ce qui représente le vrai propos d’une telle scène : quand les intellectuels ou les politiques s’invectivent en direct à la télé, se posent-ils la question de ce que le spectateur va garder de ce qu’ils ont dit ? C’est le cas ici, sauf que le lecteur n’a nul besoin de comprendre la pensée de Marcel Topinembourg et Basil-Hubert Lavas, car ce qu’ils racontent n’a aucun intérêt. Mais il m’est arrivé plusieurs fois d’avoir éteint le poste en plein milieu d’un débat politique, car j’avais l’impression qu’on me siphonnait l’esprit et les oreilles et que je n’avais rien appris en écoutant ces gens se hurler dessus pendant deux heures, d’où le peu d’attrait que j’ai pour la télévision, un média où l’on est obligé de tout… caricaturer et simplifier afin de faire passer son message, sans aucune place pour le temps long, sinon les gens zappent.

Ici, je les fais zapper assez vite, au bout de quinze cases, en terminant par une séquence ridicule : l’hymne national.
 
 
J’ai une profonde aversion pour le nationalisme et j’ai toujours trouvé les hymnes nationaux ridicules, déjà dans « Norbert L’Imaginaire ».
 
J’en remets une couche dans « Madame Ronchard », d’autant plus que l’on a déjà entendu l’hymne national du Pleutoultan dans une scène antérieure à celle-ci, lors de l’allocution royale.
 
Lebourdon et Guerrelasse sont comme à leur habitude : flegmatiques et méprisants pour ces joutes télévisuelles. Mais ils me permettent de recoller à l’intrigue, sachant qu’au moment de réaliser cette séquence, je ne savais encore laquelle suivrait…
   


Dernière chose, je fais parler Marcel Topinembourg d’une voix pâteuse, comme si on sentait son haleine de tabac depuis ici, d’autant qu’il lui manque des dents et qu’il bave. Cela ajoute au comique, le lecteur étant presque obligé de lire les dialogues à voix haute pour comprendre.

L’influence vient à nouveau d’Astérix et « Le Bouclier arverne », l’un de mes préférés, où les Arvernes parlent tous avec un cheveu sur la langue.
   
 
Autre influence manifeste dans cette scène : François Boucq, que j’ai découvert quand j’étais étudiant à l’ERG et que j’ai maintes fois recopié ( en tout cas, j’essayais, mais j’étais loin du compte ! ). Il publiait des albums d’histoires courtes, d’abord parues dans le magazine « A suivre » chez Casterman, que j’ai lues et relues, car c’était exactement ce vers quoi je voulais aller : de la caricature bien mise en scène…
 
   

Il y avait notamment cette histoire de deux écrivains, l’un qui a du succès, l’autre non, qui déjeunent dans un petit resto miteux. En sortant, ils ont plein de trucs bizarres leur sortant de la tête, tout en parlant. Mes deux intellectuels phénoménologues viennent en partie de là.

   
J’ai appris bien plus tard que Boucq avait commencé sa carrière en étant… dessinateur de presse. Il a récemment remis le couvert avec un petit bouquin sur DSK, suivi d’un autre sur les tweets de Trump.
 

 


    
All rights reserved   |  www.nicolasvadot.com © 2006-2019  |  Copyright  |  designed by grenson-co.com