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Madame Ronchard

 

 

 

Présentation

Casting

Prépublication dans Le Vif/L’Express

Premières planches

Making of #01 : Ouverture

Making of #02 : Salle de rédaction

Making of #03 : Café des sports

Making of #04 : Transition

Making of #05 : Une de journal

Making of #06 : Lebourdon et Guerrelasse

Making of #07 : Le Ronchardisme

Making of #08 : Prise d'otage

Making of #09 : Allocution royale

Making of #10 : Les intellectuels

Making of #11 : Corruption

Making of #12 : Le match

Making of #13 : Débat télévisé

Making of #14 : Epilogue

L'interview de Mme Ronchard

Vos commentaires

 

Making of #09 : Allocution royale – planches 31 à 38.

       
       

1 : Le discours du roi

   

Il y a des séquences dont on se lèche anticipativement les babines, dès l’écriture ; celle-ci en faisait partie. L’idée d’un roi-marionnette me trottait dans la tête depuis très longtemps et j’avais déjà plein d’images à l’esprit.
Ici, l’influence de la politique belge est évidente. En créant le personnage du roi Barnabé III (un patronyme suffisamment ridicule), mon premier modèle était le roi Albert II, arrivé au « pouvoir » en 1993, à la mort impromptue de son frère Baudouin.
La première fois que je l’ai dessiné sous forme de potiche, c’était au moment de l’affaire Dutroux, en 1997.

   
A ma grande surprise, le dessin était passé dans Le Vif/L’Express. A ma grande surprise, car en Belgique, la fonction royale fait partie des tabous : toucher au roi, c’est toucher à l’identité même de la Belgique et à sa stabilité, le monarque constituant l’un des derniers liens entre flamands et francophones, en compagnie des Diables rouges. Mais, ayant été élevé en France, pour moi, la monarchie relève du grand guignol (en France aussi, on adore les rois, on en élit même un tous les cinq ans, pour s’en séparer en général à l’élection suivante), si bien que je dessine souvent la figure du roi avec un costume de théâtre grotesque.
   
Je ne suis donc pas allé chercher bien loin quand il s’est agit d’habiller mon monarque, d’autant plus qu’au moment de l’écriture de ce récit, en 2009, on était en pleine crise politique, depuis deux ans déjà, et ce roi patibulaire qu’était Albert II – un dandy bon vivant, dont la personnalité était l’exact opposé de son frère Baudouin – tentait de dénouer la crise. Albert II n’avait jamais prévu de monter sur le trône et avait soudain dû tenir un rôle primordial dans la résolution du « Rubix Cube » communautaire.
En faisant parler Barnabé III, j’avais en tête la voix d’Albert II, mais il lui fallait une tête un peu différente, d’où l’idée de lui faire des moustaches et des rouflaquettes, façon roi Dagobert. Voici la première version, dans mon casting de 2009.

Et son « look » final, dans l’album. Comme on peut le voir, il n’a quasiment pas changé car, même si le monde bouge, la monarchie reste immuable et hors du temps.

 

Concernant son discours, j’ai tout simplement compilé le plus de phrases creuses que sort le monarque lors de son allocution de Noël ou bien lors de la fête nationale, mais en l’étirant volontairement en longueur sur toute la scène, afin de bien contraster avec tout ce qui se passe autour : lui continue son laïus soporifique, avec calme et hauteur de vue toute royale, alors que tout le monde s’excite autour : c’est pour moi l’image que donnait le roi Albert II au moment de la crise politique.

 
   
Toute la scène tourne autour de ce personnage, qui est pourtant un poids mort et ne fait aucunement avancer l’intrigue, du moins le croit-on... En fait, j’endors volontairement mon lecteur en noyant le poisson, jusqu’à ce que le roi annonce le débat télévisé entre Lebourdon et Ronchard… discours écrit pour rappel par… Alain Guerrelasse.
Soudain, la marionnette prend les commandes et force le politique à sortir du bois, exactement comme dans la vraie vie…
 

2 : Reconstituer le puzzle

Les autres éléments sont au nombre de sept.
 
1 : La foule hostile qui manifeste.
 
2 : Guerrelasse et Lebourdon, dans le palais du Premier ministre, d’abord dans les bureaux, ensuite dans le bunker au sous-sol.
 
3 : Le studio de télévision.
 
4 : L’extérieur du Palais royal.
 
5 : La cave où Madame Ronchard et ses acolytes détiennent Monsieur Météo.
 
6 : Le Népal, où a été délocalisée la rédaction du « Pleutoultanais libéré ».
 
7 : La cachette de Gédéon, dans le maquis.
 
Pour relier tous ces éléments entre eux : la retransmission télévisée. Je réutilise ici un procédé narratif de « Norbert L’Imaginaire ».
   
Ces huit éléments (si l’on ajoute la figure du roi) représentent chacun une partie du puzzle narratif, qu’il s’agit maintenant de reconstituer, chaque pièce ayant sa place. Dans une scène dont le but double est d’accélérer le rythme et de faire rire, le découpage est primordial et ne peut souffrir aucune imprécision. Dans ce cas, je vais regarder quelques classiques qui m’ont toujours influencé en terme de narration, comme les 45 premières minutes du premier « Jurassic Park » (1993), de Steven Spielberg (dont j’ai regardé le making-of à de nombreuses reprises, comparant le storyboards et les scènes terminées), jusqu’à l’arrivée du T-Rex ; ou la scène finale dans le métro de « Carlito’s Way » (1994), de Brian de Palma ; deux films sortis à l’époque où j’étais agent d’accueil chez UGC à Bruxelles et où je pouvais décortiquer les films projetés à longueur de journée, notamment quand je travaillais en semaine, l’après-midi, et qu’il n’y avait pas grand monde dans le cinéma…
 
   
Si l’on compare avec mes storyboards, la scène devait au départ faire sept pages, mais elle en fait finalement huit.
   
   
   
La première page du storyboard a finalement donné deux planches plutôt qu’une, pour ne pas trop charger la barque, car il y a pas mal d’action. Hors, plus il y a d’action… plus je mets des plans larges et moins je découpe.
J’ai appris cela en décortiquant cette fois « Pulp Fiction », de Quentin Tarantino (1994), encore un film sorti durant ma période UGC (1993/1996), durant laquelle je voyais à peu près tous les films qui sortaient.  
 
« Pulp Fiction » est une leçon de narration de bout en but. Un film où il se passe plein de choses, avec trois actions entremêlées et une ligne du temps distendue, mais où le découpage est finalement assez fluide, avec très peu de plans de coupe.  
   
En revanche, les trois planches suivantes, qui représentent le corps de la scène, sont quasiment identiques au storyboard, avec juste un petit décalage au début, le premier strip du storyboard ayant été rapatrié dans la planche précédente.
     
     
Ces trois planches-ci fonctionnent elles-mêmes avec des récurrences, comme les maquilleuses, le technicien et le compte à rebours.
Rien de tel qu’un compte à rebours pour faire monter la tension, vérifiez : il y en a un dans chaque film d’action qui se respecte ! Quant au technicien, afin d’accentuer le côté zoom sur le personnage, je ne l’ai dessiné qu’une seule fois, puis je l’ai agrandi dans Photoshop.
 
Les trois dernières planches ont en revanche pas mal évolué, par rapport au découpage initial.
     
     
Pour une raison simple : le Népal.
L’exil de la rédaction du Pleutoultanais au Népal est l’élément le plus burlesque de tout le livre, et cela a été annoncé dans une scène précédente, lors d’un dialogue entre Guerrelasse et Lebourdon.
J’avais fait en sorte que ce soit dit comme ça, en passant, alors que les personnages bavardent, vus de loin, en déambulant dans les couloirs de la résidence du Premier ministre. On appelle cela un « pay-in », à savoir une information qui n’a l’air de rien, énoncée telle quelle, mais qui est en fait l’amorce d’une autre information - le « pay-off » - plus importante. C’est le cas ici : lorsque le lecteur voit cette image totalement incongrue du Népal (j’ai mis un petit drapeau, de grandes montagnes et un yak à l’avant-plan – en tant que caricaturiste, je manie constamment l’esprit de synthèse visuel), le dialogue de Lebourdon et Guerrelasse lui revient tout de suite à l’esprit.
Mais le gag provient de la juxtaposition entre cette scène exotique (la seule de tout l’album se situant à l’extérieur du Pleutoultan, ce qui m’offre par ailleurs une variété de décor non négligeable) et le contenu des bulles, à savoir l’allocution royale.
 
Puis, une fois montré le plan extérieur, il faut évidemment aller à l’intérieur, la télévision faisant le liant avec le reste de la séquence.
 
Je ne pouvais pas traiter tous ces éléments, tant narratifs que comiques, dans de petites vignettes, comme c’était prévu dans le storyboard. Pourtant, je suis allé voir comment faisait Hergé dans « Tintin au Tibet ». Mais ma grammaire narrative n’est pas exactement la même que la sienne, donc j’ai opté pour des plans larges. Du coup, toute la séquence s’en trouve décalée.
 
   
   
Important enfin, en terme de rythme, de terminer là où l’on avait commencé, afin de bien montrer qu’il y a eu une gradation et que l’intrigue a évolué. Tout relève dans ce projet de la caricature. Cela vaut aussi pour la mise en scène.
 
3 : Un détour par la couleur
 
« Madame Ronchard » est un album où les couleurs sont très froides, forcément, car il pleut tout le temps. J’en profite ici pour introduire des couleurs chaudes, afin d’opérer une rupture de rythme visuelle. J’allume la mèche, pile au moment où tout explose. Place aux tons rouges, orangers et jaunes. Le jaune va ensuite me servir de point d’ancrage visuel pour l’objet pivot de la scène à venir : la couronne royale.

 

En commençant par cette case qui, prise seule, peut faire penser à un roi… décapité. Sauf que je vais faire l’inverse : plutôt que de lui couper la tête, je vais au contraire la lui remettre sur les épaules… avant de le décapiter pour de bon cinq pages plus loin !

 

 

 

 
J’incline également la ligne d’horizon dans ces trois premières pages de la séquence, notamment dans ce premier plan, ce que je n’avais pas fait auparavant, afin d’instaurer un peu plus une ambiance chaotique.
J’ai d’abord dessiné la case de manière droite, avant de l’incliner.
   
Au final, ces deux mois de travail sur cette séquence ont été une partie de plaisir totale, car se combinaient toutes les difficultés, tant narratives que graphiques : ruptures de rythme, décors multiples, intrigues à tiroirs, dialogues millimétrés et effets comiques. Je conçois mes histoires comme des albums de musique, avec des « tubes » et des morceaux moins importants. Cette scène-là constitue l’une des pièces de résistance de ce premier épisode de « Madame Ronchard », d’autant que le roi a volé la vedette à tout le monde, mais n’apparaîtra plus du tout par après.
 

 


    
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