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Madame Ronchard

 

 

 

Présentation

Casting

Prépublication dans Le Vif/L’Express

Premières planches

Making of #01 : Ouverture

Making of #02 : Salle de rédaction

Making of #03 : Café des sports

Making of #04 : Transition

Making of #05 : Une de journal

Making of #06 : Lebourdon et Guerrelasse

Making of #07 : Le Ronchardisme

Making of #08 : Prise d'otage

Making of #09 : Allocution royale

Making of #10 : Les intellectuels

Making of #11 : Corruption

Making of #12 : Le match

Making of #13 : Débat télévisé

Making of #14 : Epilogue

L'interview de Mme Ronchard

Vos commentaires

 

Making of #01 : Ouverture – Planches 2 à 6.

     
   
   
1 : Un désir d’évasion  
   
Tout a commencé, en 2008, sur une plage australienne, au sud de Sydney. Une petite plage avec, au large, une petite île et, près du rivage, des rochers, comme le montrent les photos ci-dessous.
   
La première cartouche commence par ces mots : « il était une fois un bien curieux pays. »
   
Lorsque j’étais étudiant à l’Erg, j’avais pris des cours de scénario avec Benoît Peeters, célèbre scénariste des Cités obscures, dessinées par François Schuiten. Et Benoît nous disait de commencer l’écriture par « C’est l’histoire de… », ou, pour reprendre les canons des contes de fées : « Il était une fois ».
 
Commencer par « Il était une fois » ouvre d’office les portes de l’imaginaire, inscrivant d’emblée l’aspect fictionnel de l’univers dans lequel on va tâcher d’emmener le lecteur, en le prenant par la main et en lui rappelant l’enfant qu’il a été. J’appuie donc ici clairement sur ce procédé narratif, forçant dès l’entame un second degré de lecture : je vais – en apparence – vous parler d’un univers imaginaire, pour en fait analyser notre monde bien réel : il s’agit donc d’une dystopie.
 

Dans cette première case, c’est comme si on survolait le décor en rase-motte, à bord d’un hélicoptère, pour entraîner le lecteur dans un autre monde. Je rajoute des vagues, de la pluie, et même des mouettes, échappées de mon album précédent, « Maudit Mardi » (2011-2012).

Bref, cette première case pourrait être le début d’un récit d’aventures.
   
Mais dès la seconde case, changement de registre : je nomme ce pays : le Pleutoultan. Jeu de mots vaseux et terminologie faisant penser à ces obscures anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale : plus de doute, nous sommes dans l’humour et l’ironie. Le texte est comique, mais l’image ne l’est pas du tout, puisque la mouette semble nous guider (comme dans « Maudit Mardi ») vers l’intrigue.
   

Et dès le troisième strip, on entre dans le vif du sujet, avec des plans en grand angle, comme un film à grand spectacle. Mine de rien, en seulement quatre cases, j’ai planté le décor.

 

Jean Van Hamme disait que pour qu’une histoire tienne les gens en haleine, il faut que tous les enjeux du récit soient exposés dès les cinq premières planches, sinon on perd le lecteur.

 

La difficulté technique de ces premières pages réside dans le fait qu’elles ont été réalisées sur une période de… huit ans : en 2017 pour celle-ci et en 2009 pour la planche 4. J’avais en effet réalisé, dans le but de proposer à l’époque mon projet aux éditeurs, un dossier avec le scénario complet, le casting et deux planches terminées, plus une en storyboard.
 

J’avais d’abord finalisé la planche « pré-générique » - l’interrogatoire de Scribouille par les Men in Black (Making-of salle de rédaction).

   
Mais aussi les deux « premières » pages de l’histoire, chronologiquement parlant, dont l’une laissée à l’état de storyboard.
   
Aucun éditeur n’en avait voulu. Puis je suis parti sur la réalisation de « Maudit Mardi », écrit en même temps.
   
Si l’on compare le storyboard à la planche finalisée, la différence est énorme, car j’ai voulu donner beaucoup plus de place aux décors, afin de mieux faire entrer le lecteur dans cet univers qu’il ne connaît pas encore. Si bien que cette planche storyboardée en a donné deux dans la version définitive.
   
 
Concernant le décor de Vachkipis, la capitale du Pleutoultan, il me fallait d’abord trouver une île paumée, en plus des rochers de la plage australienne évoqués un peu plus haut. J’ai opté pour Rarotonga, aux îles Cook. Je n’y suis jamais allé, mais Wikipédia étant une belle invention, j’ai trouvé deux belles photos.
   
Pour la ville elle-même, c’est San Sébastian, au nord de l’Espagne, qui a fait l’affaire, car c’est une ville où il pleut beaucoup, en bord de mer et où se trouve un beau stade de football. J’y suis allé quelque fois et j’aime beaucoup l’atmosphère qui se dégage de cette ville.
Quant aux rues intérieures, j’ai pris des plans de Bruxelles, près de chez moi, à Uccle.
   
Le lecteur ne s’en rend pas compte, mais les décors réels de cette planche sont donc situés à des milliers de kilomètres les uns des autres.
 
Page suivante, je reprends le bas de la planche storyboardée et je pique comme un aigle, afin de me retrouver au ras du sol, comme si le lecteur pouvait sentir le gazon.
 

Première difficulté : comment dessiner du sport en direct, en étant attractif. Le sport, c’est comme le sexe : ça se vit dans l’instant présent et, quand on commence à vouloir le représenter, on peut vite tomber dans la maladresse ou l’ennui, d’autant qu’ici, visuellement parlant, nous ne sommes pas encore dans de la caricature.

Idem pour la foule dans les tribunes : je ne vais pas m’amuser à dessiner tout le monde. Dans ce cas, j’ai une approche purement picturale et abstraite. Je ferme les yeux en tentant de me souvenir de ce qui s’inscrit sur ma rétine quand je vois la foule à la télé dans un match de foot : des taches informes, rien de plus. La foule du stade n’est donc pas dessinée à la main, mais réalisée sur Photoshop, façon pointilliste.
 

Quand j’avais 17 ans, j’étais passionné par le fauvisme et le pointillisme, notamment Seurat et Signac : je collais mon nez à leurs tableaux, pour voir comment ils arrivaient à représenter des formes, seulement avec des points abstraits. Ce sont les ancêtres des pixels informatiques.

 

Cela peut paraître bizarre aux profanes quand ils découvrent des planches avec des petits mickeys, mais tout le bagage culturel que trimballe un dessinateur ressort un jour ou l’autre dans ses dessins, même lorsqu’il s’agit de représenter un match de football…

   
Par rapport au storyboard, je décide de montrer les deux commentateurs, que l’on ne verra plus pendant un bon moment après ça, mais il faut les présenter visuellement en début de récit, cela implique plus le lecteur, d’autant plus qu’ils sont – bien entendu – une parodie de Thierry Roland et Jean-Michel Larqué, les deux commentateurs mythiques de toute une génération (la mienne) des matchs de foot sur TF1.
   

Sauf que je les appelle Marks & Spencer, c’est plus comique ; et je les habille comme Laurel et Hardy. Je présente aussi, l’air de rien, un autre « personnage » très important : l’Aspergo. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser que Roland et Larqué picolaient parfois durant les matches. Dont acte !
Spencer reprend la phrase culte de Jean-Michel Larqué : « Tout-à-fait, Thierry ! ». Je leur donne les mêmes rôles que dans la vraie vie : le gouailleur vieille France d’un côté, et le technicien un peu coincé de l’autre. Le lecteur comprendra tout de suite la référence… ou pas.

Mais s’il n’a pas ladite référence, cela ne l’empêche pas d’apprécier le dialogue.
 
Je continue ensuite l’alternance entre les commentateurs et le match, comme si le lecteur était devant sa télé. Mais pas trop longtemps, car l’action à proprement parler du match n’a aucun intérêt.
 
Puis je dézoome, forçant la mise en abîme : « nous » lecteur regardions le match à la télé (pour les images de télé, je mets un filtre avec de petites lignes blanches, comme si l’on regardait à travers un écran de mauvaise qualité), tout comme le personnage que l’on voit pour la première fois de dos. « Nous » sommes donc ce personnage, dont on ne connaît pas encore l’identité, bien que l’on se doute qu’il s’agit de l’héroïne, Madame Ronchard, qui figure en couverture du livre. Puis je fais un champ-contrechamp, ce qui nous permet de faire connaissance avec son acolyte, que l’on distinguait à peine au plan précédent.
Le décor a aussi son importance, car il caractérise le personnage. Je le truffe donc de détails : le portrait d’un roi (que l’on découvrira en vrai bien plus tard (Making-of allocution royale), l’écharpe de supporter, l’Aspergo (qui relie donc ces personnages aux commentateurs) et, bien entendu, deux téléspectateurs, qui ne parlent pas encore.
   
 

Mais je ne laisse pas le temps au lecteur de s’attarder sur ces gens assis dans leur canapé : je zappe tout de suite sur un autre personnage, Monsieur Météo, car nous sommes à la dernière case de la première double-planche et il faut inciter le lecteur à vouloir tourner la page, donc à chercher à connaître tous ces gens bizarres qu’il vient de découvrir.

 

Monsieur Météo n’a pour l’instant pas d’importance dans le récit, mais son accoutrement n’est pas anodin : il doit laisser une trace dans l’esprit du lecteur.

 
Il n’a pas beaucoup changé par rapport au casting de 2009
   

J’ai imaginé un mix entre Andy Warhol, Philip Seymour Hoffman (dans « The Big Lebowski ») et Elton John (période « Crocodile Rock »)

 

Je montre également subrepticement la carte du Pleutoultan, qui ressemble à un parapluie, élément grotesque s’il en est, qui continue d’asseoir le côté décalé du récit.

 
 
2 : Retour vers le futur
 
La planche 3 a été faite en 2016, la planche 4 en 2009. Mon dessin ayant – heureusement – évolué entre ces deux dates, il fallait recoller les morceaux et effectuer de nombreux changements. Voici les deux versions de la planche, à gauche celle de 2009, à droite celle de 2016.
   

C’est une planche fondamentale, car elle présente le personnage principal, Madame Ronchard, et son fidèle acolyte Gédéon. Ces deux-là se connaissent depuis très longtemps.

Le dialogue où Madame Ronchard présente Gédéon est rigoureusement le même que celui de sa première apparition dans Le Vif, en janvier 1999.

   
En version « Pleutoultan », cela donne ceci.
 

Elle présente Gédéon en s’adressant au lecteur, comme quand Jean-Paul Belmondo se retourne vers le spectateur dans « A bout de souffle » (Jean-Luc Godard, 1960) au volant de sa voiture et nous dit « Si vous n’aimez pas la mer, si vous n’aimez pas la montagne, si vous n’aimez pas la ville, allez vous faire foutre ! ». Cela met de la distance dans la narration et permet vraiment de prendre le lecteur par le col, pour l’obliger à nous écouter.

 

Et peut-être aussi de faire passer pour « normal » le fait qu’il y ait un jars qui fume et parle comme un humain…

 
Le dernier strip a changé par rapport à la version initiale, une fois trouvé le resto qui allait servir de décor pour le Café des Sports. En 2009, j’avais jeté mon dévolu sur un bar désaffecté derrière la place Stéphanie, à Bruxelles.
 

Sept ans plus tard, ayant déménagé à Uccle, il y avait un vieux bar à poivrots près de chez moi, en face de la gare de Calevoet, au sud de Bruxelles. Chaque fois que je passais devant, je me disais « Tiens, si jamais je me remets au projet Ronchard, ça ferait un bon décor pour le Café des Sports. »

En 2014, le bar à poivrots a été racheté pour en faire un resto branchouille franchement pas très bon, qui a vite périclité. Puis de vrais professionnels l’ont transformé en un endroit hautement fréquentable, devenu depuis lors ma cantine : le Café Charlotte.

 

   
A la fin de cette planche, Madame Ronchard passe la porte du bar et nous invite donc dans son univers. Narrativement, quel que soit le récit, les personnages doivent toujours franchir une porte pour nous entraîner dans un autre monde. Sauf qu’ici, je coupe abruptement par… une pub.
   
 
3 : Un peu de réclame
 

Cette pub arrive en page de droite, le lecteur l’a donc « vue » en tournant la page précédemment, mais comme elle est très dépouillée, le regard s’est tout de suite attardé sur la planche 4, exactement comme quand nous lisons un article de journal en page de gauche et qu’il y a une pub en page de droite : on va d’abord lire l’article, ensuite la pub.

 

Je cherchais ici un moyen de trouver une rupture de rythme, après deux planches très bavardes qui présentaient beaucoup d’éléments narratifs. Il fallait donc impérativement reposer l’esprit de mon lecteur avant d’attaquer la scène de la salle de rédaction, elle aussi assez bavarde, qui allait, qui plus est, présenter toute une série de nouveaux premiers rôles.

 

Insérer une (fausse) pub donne un côté « pop » à l’ensemble, comme quand les Nuls faisaient des fausses pubs dans l’émission cultissime de mon adolescence, Nulle Part Ailleurs.

 

 

Et, sans avoir l’air d’y toucher, cette publicité présente deux éléments de l’intrigue : l’Aspergo, qui est au Pleutoultan ce que la potion magique est à l’univers d’Astérix ; mais aussi « fournisseur officiel de la Cour », indication qui précise l’univers dans lequel on se trouve car, pour l’instant, j’ai parlé du Pleutoultan et de ses deux particularités – la pluie et le football – mais pas de son système politique, ni  de son activité économique, ce qui sera chose faite à la page suivante.

 

Dernière chose : les couleurs. Il fait très sombre depuis le début du récit. Avec cette planche qui n’en n’est pas une, j’aère non seulement l’intrigue, mais aussi l’œil de mon lecteur.

 

La typo de l’Aspergo a un côté Belle époque, comme si c’était de l’absinthe. Le lecteur peut également s’attarder sur l’étiquette, qui reprend les armes du Pleutoultan, déjà montrées en page titre.

   
La planche 6 est une page de transition, qui fonctionne en opposition avec la publicité, bien que celle-ci soit présente dans l’image. Là aussi, c’est donc une mise en abîme qui aspire le lecteur dans la ville.
   

Retournant parfois à mon script, je me suis aperçu qu’il y avait certains placards de texte explicatifs de l’univers politique du Pleutoultan, qu’il fallait absolument caser, mais qui risquaient d’être lourds si je les superposais à une action. J’ai donc eu l’idée de présenter un autre élément important : la météo ; et à l’intérieur de la ville, que l’on n’avait pour le moment vue que de haut, au début du récit.

C’est le genre de planche sur laquelle le lecteur ne doit pas s’arrêter sur chaque détail, mais la « sentir » plutôt que la voir. Ainsi, il peut se concentrer sur le texte, cette page fonctionnant vraiment en miroir par rapport à la précédente, car disposée à gauche, donc incitant le lecteur à entrer dans la séquence suivante, celle de la salle de rédaction.
   

Il ne restait plus qu’à trouver un décor : le centre de Bruxelles, que j’ai pris en photo un jour de pluie (comme d’habitude). J’ai décalqué le décor en table lumineuse, avant d’ajouter les personnages. Puis j’ai artificiellement découpé cette image en trois, pour en accélérer le mouvement, en terminant par une accroche de dialogue de la séquence suivante.

 

J’adore dessiner des villes en partant de documents photographiques, les décalquant vaguement, sans vraiment respecter les droites ni les perspectives, mais en tentant toujours de me souvenir de ce que je ressens plutôt que de recopier ce que je vois.

 

L’histoire est donc lancée, le décor est planté : on va pouvoir entrer dans le développement…

 

 


    
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