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MAYBE THIS TUESDAY

 

 

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Making of
(in French only)
 
« Maudit Mardi ! » est un projet qui a germé dans mon esprit pendant de longues années, inconsciemment, avant de s’imposer petit à petit, pour « sortir » de terre début 2009, alors que je venais de terminer Neuf Mois. Une chanson fait le lien pour moi entre les deux albums : « Stateless », de U2 : « I’ve got no home in this world, just gravity, luck and time. »
Vous pouvez à ce sujet découvrir la note d’intention, qui détaille le propos de l’album, sur lequel je ne m’attarderai donc pas ici, pour me concentrer sur le making-of proprement dit.
 
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1 : Planches 01 à 04 : le « pitch. »

Bien que je sois catalogué – à tort, à mon avis – comme auteur « arty », j’essaie pourtant d’être le plus lisible et efficace possible. Pour moi, le dessin et la mise en scène sont toujours au service de l’histoire. Si bien que j’adopte des règles simples, que l’on retrouve chez des raconteurs pourtant bien loin de moi, comme Jean Van Hamme : les cinq premières planches doivent instaurer le postulat de départ, « planter le décor » ainsi que l’intrigue. Ici, le fait qu’Achille apprend quel jour de la semaine il va mourir, d’une part, qu’il est enraciné, d’autre part.
Si l’on ne prend pas le lecteur par la main dès les premiers instants, il y a peu de chances qu’on parvienne à le rattraper par la suite.
 
Ceci dit, la première planche, qui est toujours une page de droite, échappe un peu à cette règle de l’efficacité à tout prix.
Dans la plupart de mes précédents albums, la séquence d’ouverture fut d’ailleurs ajoutée alors que l’album était quasiment terminé, comme dans les trois Norbert l’Imaginaire et dans 80 Jours.
Norbert 1 Norbert 2 Norbert 3 80 Jours
Rien de tout cela ici, où la première planche est aussi la première à avoir été dessinée dans son entièreté, bien qu’elle ait été raccourcie, comme le montre ce storyboard initial, où la scène des claquettes durait presque toute la planche, ce qui était trop long.
Je pose ici deux actions distinctes, mais le lecteur ne le sait pas encore, bien qu’il soit intrigué par l’incongruité entre ce couple exécutant un numéro de claquettes et cet homme assis sur une plage, regardant passer un bateau avec ses jumelles, que je dévoile petit à petit, en le montrant d’abord en très gros plan, caché par ses jumelles, comme si ce qu’il regardait était plus important que lui.
Je le montre ensuite de dos, puis de face, mais de loin, titillant la curiosité du lecteur. Cette planche est d’ailleurs mise en scène comme un soufflet : cases 1 à 4, on s’approche et on s’éloigne des personnages, cases 5 à 9 aussi, suivant le même procédé, pour instaurer une rythmique et une symétrie narrative.
 
 
En fin de planche, je le présente, il s’appelle Achille. Très important : donner très vite au lecteur quelques informations qui lui permettront de s’attacher au personnage, la première étant son nom.
Je n’ai bien entendu pas choisi ce prénom au hasard, quand on connaît la suite de l’histoire, car tout le monde fera le lien entre Achille et le talon d’Achille.
 
Son apparence physique a longtemps constitué un problème : au départ, il était noir, avec de grosses lèvres et un faciès vraiment négroïde.
 
Puis il est devenu blanc, comme en atteste ce croquis.
Pour finir, j’ai décidé de couper la poire en deux, pour déstabiliser le lecteur et rendre l’origine ethnique d’Achille géographiquement non identifiable.
 
 
  Voici un comparatif des premières planches, dans la première et la deuxième version. J’ai pas mal pataugé avant d’arriver au résultat final, mais c’est souvent comme cela que je fonctionne quand je démarre un livre : je dois d’abord faire le vide et me débarrasser du précédent album, avant de plonger dans le suivant, d’où quelques approximations de départ.
 
 
La voix off a également été source de questionnements : que lui faire dire, et par qui ?
En première instance, c’était une voix off « classique ». Mais je n’arrivais pas à savoir qui racontait tout ça. Si c’était moi, l’auteur, cela n’avait aucun intérêt.
Ensuite, c’était lui, Achille, qui parlait. Oui, mais à qui ?...
Jai donc décidé d’introduire un autre personnage: Rebecca, que l’on ne découvrira « en vrai » que planche…28 ! Mais comme cela, le lecteur se sentira plus investi et partie prenante, puisque Rebecca écrit non seulement à Achille, mais aussi à ce bon vieux lecteur (ou lectrice) que vous êtes !
 
Voici diverses étapes du storyboard.
En les lisant, vous constaterez que j’ai gommé beaucoup de texte, comme de coutume. J’ai également contracté ce début d’histoire, pour lui offrir un maximum de densité. Ce qui fait quatre planches dans la version finale en faisait au moins le double dans le storyboard initial ! C’est vraiment du travail d’écrémage, incontournable pour que l’album tienne la route sans perdre de temps au départ.
 
 
Dans ces premières planches, je joue la sobriété, tant dans le découpage que dans le rythme des cases, alors que ce que je montre est pour le moins « bizarre » : un homme enraciné. Je joue en fait de ce contraste pour déstabiliser le lecteur et lui donner envie de connaître la suite. C’est du « teasing » scénaristique, ni plus, ni moins !
Les couleurs sont dans le même registre : apaisantes, comme si le lecteur avait l’impression d’âtre assis à côté d’Achille le bienheureux et qu’une agréable brise de mer venait lui caresser la peau.
 
Planche 2, la mise en scène est on ne peut plus simple : les cases 1 et 2 ne forment qu’un seul dessin, mais la coupure force le lecteur à faire un traveling vers les pieds, que je montre en gros plan case d’après.
Et cette mouette qui est venue se poser dans les cases, sur la pointe des pieds, que fait-elle là ? Du reste, à peine avait-on remarqué se présence que, crac, elle vole la vedette et se met à parler. Ça y est, l’histoire est lancée et j’informe directement le lecteur que l’on vient de basculer dans le fantastique, puisque les mouettes ne parlent pas dans la « vraie » vie.
Je pense que la mouette rieuse présente dans « Gaston Lagaffe » a inspiré celle-ci, de loin…

 
 
D’ailleurs, ce n’est pas totalement une mouette, mais un croisement avec une colombe, puisque l’extrémité de ses ailes n’est pas noire. J’habitais à Canberra à l’époque et le lac autour duquel je faisais mon footing quotidien était envahi par les mouettes, que je suis donc allé prendre en photo.
À Canberra, nous avions également énormément de cacatoès, une espèce en voie de disparition, sauf à Bornéo et sur la côte est de l’Australie. Ils font un raffut du tonnerre et ont une crête d’iroquois très facilement identifiable, si bien qu’à un moment donné, j’ai failli remplacer les mouettes de « Maudit Mardi ! » par des cacatoès, avant de me raviser, pour garder un côté plus universel.
 
 
Quand la bestiole volante s’adresse à lui, Achille est aussi incrédule que le lecteur, ce qui renforce le phénomène d’identification. Et la mouette lui balance le pitch, puis s’en va, comme une reine de beauté qui vient d’ouvrir le bal, pour ensuite prendre la poudre d’escampette et rentrer chez elle, laissant Achille et le lecteur impuissants face à la tempête – scénaristique et réelle – qui s’apprête à s’abattre sur eux.
J’écoutais beaucoup de musiques diverses, comme en atteste la bande originale compilée au moment de l’écriture et de la réalisation de premières planches.
 
2 : Planches 5 à 7 : place au chaos.
Changement radical de ton, de cadrages et de couleur, planche 5 : d’une paisible balade romantique, on passe au cauchemar, comme si on venait d’écouter Ella Fitzgerald pendant une heure et que soudain le juke box avait décider de passer du Nirvana ou du Killing Joke.
J’utilise ici pas mal de clichés liés à la dramatisation : du rouge, des éclairs, du tonnerre… Et le pire, c’est que je prends un plaisir fou à faire dans le grand guignol très chorégraphié, à la limite de la parodie !
 
En effet, le fait que ce chapeau se dirige vers la hache, la fasse tomber et que celle-ci arrive comme par magie aux pieds d’Achille, alors qu’en fin de scène, ce bon vieux chapeau se pose délicatement à côté d’Achille, tout cela relève de la chorégraphie et de la mise en abîme pure et simple, comme si je délivrais un message subliminal au lecteur : « Attention, tout ceci est trop bien agencé pour être vraiment réel ! ».
 
 
Rétrospectivement, je me suis rendu compte que j’avais été influencé par la scène d’ouverture d’un Astérix qui m’avait beaucoup marqué durant mon enfance : « Le Devin ». La scène me terrorisait à chaque fois : le village gaulois est noyé par un orage démentiel et les habitants sont tous réunis, convaincus que le ciel leur tombe véritablement sur la tête, le tout renforcé par l’arrivée de cet étranger drapé dans une peau de loup : le devin !
Les Gaulois invoquent tous les dieux pour se protéger, jusqu’au fameux Amora, dieu de la moutarde. J’en riais aux éclats à chaque fois.
 
 
Ma culture bédéphile était réduite à la portion congrue, enfant, pour une raison simple : ma mère est britannique et la bande dessinée ne faisait pas partie de sa culture. Si bien que jusqu’à l’âge de 18 ans, je n’ai rien lu d’autre qu’Astérix, Lucky Luke et Gaston Lagaffe (avouez qu’il y a pire, comme bases !), ainsi que la Rubrique-à-brac de Gotlib, dans un autre registre.
J’ai découvert la BD « ado-adulte » en entrant en études supérieures, à L’ERG, à Bruxelles, en 1989.
 
 
Dans ces planches 5 à 7, je pousse Achille dans ses derniers retranchements, l’obligeant à se sortir de cette mauvaise passe, coûte que coûte.
La scène où il se tranche les jambes est la plus casse-gueule (à tous les sens du terme) de ce début d’album : le lecteur habitué à de la narration classique risque de refermer le livre aussi sec, mais j’assume. Je le bombarde ici d’informations, pour lui embrouiller l’esprit, tout en l’incitant à découvrir comment ce pauvre Achille va se sortir de là.
 
Le trajet du chapeau m’a été inspiré par la scène d’ouverture de l’un de mes films cultes, « The Big Lebowski », des frères Coen, où la caméra suit un galurin qui s’envole vers Los Angeles, alors que le cow-boy narrateur nous pose l’intrigue en voix off, en nous présentant Jeff Bridges, alias « The Dude ».
J’adore cette faculté qu’ont les Coen à instaurer un décalage permanent, oscillant entre la farce et le tragique. En regardant leurs films, on ne sait jamais si l’on doit rire, pleurer ou avoir peur. Du grand art.
 
 
3 : Planches 8 et 9, le calme après la tempête.
Il faut savoir ménager son lecteur et lui reposer les yeux, après trois planches visuellement éprouvantes, qui lui ont demandé beaucoup d’efforts de concentration, notamment en raison du nombre élevé de cases.
 
Planche 8, je fais donc l’inverse : deux cases, dont une fondamentale, qui constitue la première image mentale de l’album : les pieds coupés à la hache.
Les images mentales sont très importantes dans la BD. Il faut savoir en distiller à intervalles réguliers, pour marquer l’inconscient du lecteur. Le maître en la matière est Hergé : dans « Le crabe aux pinces d’or », par exemple, la grande case en une planche de Tintin, Haddock et Milou (avec un grand os dans la gueule) marchant au milieu du désert en est l’exemple le plus criant.
 
Je fais pareil, cette image des pieds coupés à la hache devant hanter le lecteur tout au long de la lecture, à tel point que je la réutiliserai trente-cinq pages plus loin, lors d’un cauchemar d’Achille, qui fera écho à ces premières planches.
 
Autre film qui m’avait marqué : « Seven », de David Fincher, notamment la scène finale, qui atteint le paroxysme de l’horreur, sauf que pour la première fois du film, il ne pleut pas ; au contraire, la séquence est écrasée sous un soleil de fin de journée, au milieu du désert. Ici, même chose : il fait beau, le plan est lumineux, mais Achille doit faire face à l’horreur absolue : il vient de se mutiler et se s’arracher les deux pieds ! Pourtant, pas une goutte de sang, ni de souffrance physique, d’où le décalage. Le personnage est seul face au lecteur, et inversement.
 
Planche 9, le constat est posé, il s’agit de « se sortir de ce mauvais pas », comme le dit lui-même Achille, qui semble s’adresser au lecteur, directement. La page est découpée en gaufrier, pour une question de rythme et de musicalité. Je mets mon personnage – et mon scénario – à l’épreuve : comment continuer à marcher sans tenir debout ? Comme si Achille se battait contre cette nouvelle donnée scénaristique : il est décapité par le bas.
Dans mon script de départ, il se passait alors plein de choses : Achille rampait jusqu’à sa maison, allait à la cave, se bourrait la gueule, pleurait un bon coup, se posait mille questions. Cela aurait peut-être fonctionné en littérature ou en cinéma, pas en BD, art de l’ellipse par excellence. Donc je coupe et l’envoie directement dans son atelier, planche 10, pour remédier à cette fâcheuse situation.
 
 
Cette planche 9, assez légère dans son contenu, permet une respiration presque comique, au sein d’un album pratiquement dénué d’humour, alors que la situation décrite est pourtant un peu grotesque. Paradoxe supplémentaire…

Mine de rien, ces neuf premières planches ont allumé presque toutes les mèches de l’album : présentation d’Achille, introduction de Rebecca, de la mouette, des pieds tranchés, du maudit mardi, de la hache, du chapeau, du bateau et des danseurs de claquettes.
 
 
Sans oublier ce torse de femme dans sa robe rouge, planche 1, qui constitue en fait la première image mentale, avant même celle des pieds tranchés.
Cette case, énigmatique, est un pion essentiel de la mise en place, une image qui va s’installer dans le cerveau du lecteur comme un virus silencieux dans un ordinateur. Elle suscite le désir, la passion, la violence (due au rouge vif, quasiment absent par ailleurs, les ciels pourpres pendant l’orage étant cassés par du bleu). Qui est cette femme dont on ne voit pas le visage ? Rebecca ? Probablement. Mais pas certain… Je ne reviendrai plus du tout sur cette case pendant de nombreuses pages, exprès..
Moralité, il faut savoir manipuler son lecteur depuis la première seconde.
Auteur de BD est un métier de pur démiurge.
 
 
Le making of complet de l'album est disponible ici. Pour plus d'infos, www.sandawe.com

 


    
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