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La Libre Belgique
27/12/2003
Série - CARICATURE, MODE D'EMPLOI (2/5)
Vadot,
dessinateur éditorialiste du Vif/ L’Express
Depuis dix ans, Vadot croque l'actualité de la semaine dans Le
Vif-L'Express. D'origine française, il n'a découvert la Belgique et
sa politique que dans la vingtaine. Aujourd'hui, il commet plus de
250 dessins par an, dont certains éditoriaux.
ENTRETIEN
Depuis dix ans, Vadot (de son vrai nom Nicolas... Vadot)
rehausse Le Vif-L'Express de ses dessins politiques.
Entre La semaine de Vadot, dans laquelle il délivre
son point de vue sur l'actualité des sept derniers jours, ses
illustrations d'articles dans les pages intérieures et, parfois, ses
éditoriaux en page trois, c'est aujourd'hui plus de 250 dessins
qu'il réalise chaque année pour Le Vif. Il est, avec Cécile
Bertrand, le dessinateur attitré du magazine. Sa réussite est
d'autant plus éclatante que Vadot est jeune - 32 ans - et que, né à
Carshalton, dans la banlieue de Londres de père français et de mère
anglaise, il n'est arrivé en Belgique qu'à l'âge de 17 ans.
Après six mois de tentatives infructueuses, il publie son premier
dessin dans "Le Vif" en décembre 1993, quelque temps après sa sortie
de l'ERG (École de recherches graphiques, à Bruxelles). Le début de
quelques années de galères : "Je publiais un dessin tous les 36 du
mois....". Pour payer son loyer, durant trois ans, il est agent
d'accueil au cinéma UGC de Brouckère. Dans le même temps, il parfait
sa connaissance de la politique belge et de ses subtilités.
"J'ignorais totalement le fonctionnement de la Belgique à mon
arrivée ici, je venais de France avec les concepts d'une République
dotée d'un scrutin majoritaire..." explique-t-il. "J'ai avalé
des bouquins et des bouquins et cela m'a pris facilement trois ans
pour commencer à un peu comprendre l'ensemble".
Des dessins sur mesure
Ce travail porte ses fruits : progressivement, Vadot illustre de
plus en plus d'articles. Aujourd'hui, c'est une partie de son boulot
quotidien. "Lorsqu'un journaliste estime que son article
nécessite une illustration, il fait appel à Cécile Bertrand ou à moi
selon le thème traité. J'efface ce que je pense du sujet, le dessin
est alors au service de l'article. C'est du sur mesure, à l'inverse
d'une photo d'agence".
Les propres points de vue de Vadot, qu'il ne peut pas toujours
développer dans les illustrations accompagnant des articles, le
lecteur les découvre occasionnellement dans des dessins en page
trois et, depuis 1999, dans "La semaine de Vadot". Ce rendez-vous
hebdomadaire constitue aujourd'hui sa signature principale. "Mes
dessins y ont plus ou moins la même fonction que ceux que je fais
occasionnellement en page trois. J'y suis "dessinateur-éditorialiste".
J'y délivre mon point de vue subjectif. J'effectue un travail de
décryptage de l'actualité. J'essaye de comprendre et de décoder. Mon
rôle n'est alors pas d'informer (dessiner ce qui s'est passé) ni de
désinformer mais bien de déformer la réalité pour qu'elle apparaisse
plus clairement aux lecteurs et qu'ils puissent lire entre les
lignes".
Bush ou Ben Laden ?
Ainsi, de la politique américaine. Si Vadot se fait souvent traiter
d'anti-américain, c'est un qualificatif qu'il dénie avec vigueur.
"Mon boulot, ce n'est pas de dire que Ben Laden est méchant, tout
le monde le sait. Mon travail, c'est d'expliquer pourquoi
l'administration Bush veut faire croire, en gros, qu'elle est le
Bien contre le Mal. Qu'y a-t-il derrière cette position ? Voilà
pourquoi je vais faire beaucoup moins de dessins sur Ben Laden que
sur les USA. Mais ce n'est pas parce que je vais dire du mal des USA
que je pense du bien de Ben Laden".
Vadot exprime-t-il ses positions en totale liberté ? Sa réponse est
nuancée. "D'abord, un dessin politique, c'est un travail
d'équipe. Les éditos, comme la semaine de Vadot, font toujours
l'objet de grandes discussions entre Jacques Gevers, le directeur de
la rédaction, et moi. Et les articles en pages intérieures sont vus
par au moins trois personnes, le journaliste, le directeur de la
rédaction et le secrétaire de rédaction."
Un cheminement qu'il trouve logique. "C'est d'abord, une question
de lisibilité : si un des relecteurs ne comprend pas le dessin, il
valse à la poubelle. C'est ensuite une question de ligne. Le lecteur
achète un magazine. Il n'achète pas les dessins de Vadot ou les
articles de tel ou tel journaliste.
Il doit exister une cohérence, une ligne politique à laquelle
j'adhère même si je peux être un peu plus iconoclaste. Je dois
respecter cette ligne quelles que soient mes idées. Par exemple, sur
le statut des indépendants, que personnellement je trouve une
catastrophe en Belgique, je défends des positions bien plus
militantes que le reste de la rédaction. Mais je ne peux les
exprimer dans mes dessins. Cependant, la véritable censure politique
est extrêmement rare. Quand je compare aux autres journaux, je peux
quand même taper très fort sur certains sujets".
Censures " tendancieuses "
Reste que Vadot a à souffrir de censures plus "tendancieuses".
"Même si je suis arrivé à faire tomber pas mal de tabous comme
l'armée ou la religion, il demeure toujours des sujets à éviter.
Ainsi, la Belgique est encore fortement marquée par les syndicats.
Si on se moque d'eux, on se fait tout de suite traiter
d'ultra-libéral. Quant au monde éducatif, il faut savoir que les
journaux sont beaucoup lus dans les écoles et que beaucoup de
journalistes sont proches de professeurs". "Le Vif" n'entend pas
scier la branche sur laquelle il est assis... Mais la véritable
censure, à ses yeux, relève quand même souvent de l'exception.
Vadot estime même que sa liberté est plus grande que celle d'un
journaliste classique. "Nous sommes un peu les fous du roi. Nous
pouvons dire ce que les journalistes ne peuvent pas écrire dans un
article sous peine de se prendre un procès. Ce que je dessine sur la
monarchie par exemple ne pourrait jamais être écrit dans "Le Vif".
Je peux aussi être malpoli dans mes dessins, je peux écrire des gros
mots, ce qui est interdit dans un article...".
L'attrape-jeunes
Ce ton plus corrosif représente un attrait pour les lecteurs,
notamment les jeunes qui souvent ne sont pas attirés par la
politique. "Le Vif" est un titre sérieux et rigoureux. Mon dessin
permet d'avoir une approche de l'actualité plus ludique tout en
restant intelligente. Ils permettent d'agripper le lecteur. L'autre
jour, j'ai ouvert "Le Soir" et un dessin de Kroll m'a fait éclater
de rire. Cela m'a donné envie de lire tout le journal".
Les dessins font ainsi clairement partie de la politique de
développement du "Vif" et sont certainement une des composantes de
son succès actuel. "Je crois vraiment qu'un dessin vaut mieux
qu'un long discours. Il est possible en quelques traits de résumer
une situation complète et de défendre un point de vue de manière
claire, ludique et intelligente. Ce sont les dessins-éditoriaux et
c'est ça qui me passionne !"
Portrait réalisé par GAËTAN DE BRIEY
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