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Making of

(Cliquez sur les images pour les voir en grand)
1 - Intro :
Chers lecteurs, chers édinautes, je vous invite à un petit making-of d’une séquence de « Maudit Mardi ! ». Dans ce cas-ci, il s’agit des planches 10 et 11, lorsque Achille se construit des pieds en bois, après avoir perdu les siens lors de la tempête.
           
Je travaille toujours mes planches par deux, en fonction de la double page sur laquelle elles apparaîtront en vis-à-vis dans l’album imprimé. J’essaie de toujours tenir compte de l’impact visuel de la double page dans son entièreté, car avant de les « lire », le lecteur va « voir » ces deux pages en un seul coup d’œil ; il faut par conséquent que chacune présente une certaine harmonie visuelle, sans que l’une ne « mange » l’autre au premier regard.
La réalisation d’une planche me prend en général entre 20 et 30 heures, soit deux ou trois jours de travail.

 
2 - Storyboard :
Avant de m’aventurer dans le dessin à proprement parler, je fais un storyboard de la séquence. Ici, figure 1, dans ma première version, tout tenait sur deux tiers d’une planche, la partie gauche s’étant finalement retrouvée planche 9 dans l’album. Ce premier découpage aurait tenu le coup pour un album de 46 planches, mais comme celui-ci en fait 80, je peux me permettre de prendre plus de temps. Par ailleurs, j’estimais que cette scène méritait plus de place, narrativement parlant. J’ai donc décidé de lui donner deux pages entières (Figures 2 et 3).

                       


 
3 - Photos :
Parfois, je travaille d’imagination, mais la plupart du temps, je fais des photos.
Ici, j’ai la chance d’avoir un beau-frère qui possède un atelier de bricoleur digne d’un vrai capharnaüm, que j’ai depuis longtemps voulu mettre dans une BD. J’ai donc pris une trentaine de clichés, histoire de me couvrir, pour ne finalement en garder que six.
            
          
Pour la maison, je suis allé dans mon quartier, à Canberra, et j’ai trouvé cette petite maisonnette, typique de la ville. Je trouvais qu’elle ferait une jolie petite bicoque perdue sur l’île d’Achille, alors que dans la réalité, ces maisons se trouvent en zones totalement urbaines.


 
4 - Dessins :
Une fois le storyboard effectué et les photos prises, je peux commencer à passer à la réalisation proprement dite. Chaque case est en fait un crayonné réalisé au format A3, que je scanne, recadre et réduis, pour que cela devienne finalement une case. Je scanne les dessins soit à 300 DPI, soit à 400, soit plus grand, afin de pouvoir jongler avec les textures et zoomer dans mes documents, donnant au trait une valeur différente, selon l’effet souhaité. Tout est ensuite recomposé dans Photoshop. Bref, je ne travaille plus du tout à l’ancienne, dans le sens où je ne fais plus de planches véritables, ma technique se rapprochant plus du montage, si bien que la planche définitive naît sur mon écran beaucoup plus que sur la feuille de papier.

Pour les cases réalisées d’après photo, soit je décalque (quand il n’y a pas de personnages, ou seulement des gros plans excluant les visages), soit je redessine, en recopiant une photo d’attitude. Je ne décalque jamais des attitudes de personnages, car cela donnerait un résultat raide : je préfère recopier, quitte à laisser des défauts dans les proportions, car cela donnera plus de vie. Il m’arrive souvent de voir des BD où je sens tout de suite que le personnage a été décalqué, si bien qu’il ressemble à un pantin. Par ailleurs, ma technique de crayonnés « bruts » me permet de laisser des dessins inachevés quand il le faut. En fait, je ne m’arrête pas quand j’estime que le dessin est terminé, mais quand il a apporté toutes les informations narratives et visuelles nécessaires. Parfois c’est très fignolé, parfois cela reste à l’état d’ébauche.

En terme de cadence de narration, j’adore les gaufriers, qui donnent beaucoup de rythme et évitent le bavardage graphique de cases aux formats « explosés ». Hergé était le maître en la matière : ce qui importait se trouvait à l’intérieur des cases, et non dans le format de celles-ci.
Les huit premières cases de la planche 11 contrebalancent la planche 10 - où les plans étaient très larges et volontairement statiques - et fonctionnent de manière très « cut », afin de bien souligner l’activité du personnage, occupé à réaliser plein d’opérations multiples et équivalentes, pour sculpter ses pieds en bois.
Mais pour ajouter du rythme et impliquer le lecteur, j’avais besoin de gros plans d’Achille.
                     
Pour les cases 1 et 7, j’ai fait un seul dessin, bien plus large que la case elle-même, et j’ai ensuite zoomé dedans, afin d’accentuer la tension dramatique. Le premier plan est scanné à 300 DPI, le second à 600, afin de grossir le trait, puisque l’on s’approche du personnage. (Je sais, c’est un peu technique, mais les spécialistes comprendront…) Cette séquence très découpée terminée, je ponctue par une rupture de rythme et une longue case censée exprimer le contentement du personnage, une case « panoramique » étant toujours plus apaisante qu’une case étriquée.

Là encore, je dessine plus grand que la case, et je recadre dans Photoshop, afin de millimétrer l’effet voulu.
Ses yeux regardent vers le bas et nous invitent à voir ce qu’il voit, à savoir le résultat de son travail.

 
Restent enfin les plans de coupe, à savoir les images extérieures de la maison. Très importants, ces plans permettent à la fois une respiration visuelle et une accélération narrative, dans la mesure où ils soulignent la journée qui s’écoule, donnant ainsi par ricochet plus de consistance aux scènes intérieures, qui s’allongent dans la durée, comme par magie.

          

J’ai pris le parti de n’utiliser que deux points de vue, l’un de face, l’autre de profil, à nouveau pour des questions de rythme.
 

Le fait d’utiliser exactement le même dessin pour trois cases différentes répond à un souci d’efficacité : le lecteur ne doit pas se concentrer sur le cadrage, mais sur les couleurs.

Inconsciemment, je me suis inspiré de Monet et de ses séries comme les meules de foin, dont la démarche autant que le résultat m’avaient toujours marqué.    


 

5 - Couleurs :
S’il y a bien un poste que je ne déléguerai jamais dans mes albums, c’est le coloriage, qui relève pour moi autant du dessin que les crayonnés à proprement parler. Je pense toujours en couleur, depuis le storyboard. Cela vient de mon activité de dessinateur de presse, d’une part, où la couleur joue un rôle narratif primordial. Lors de mes études à Saint Luc, j'ai un peu étudié les théories de Chevreul sur la couleur, ainsi que ce qu’en ont fait ses élèves directs, les impressionnistes, mais surtout les pointillistes et les Fauves (Matisse, Derain, Van Dongen, etc.), qui ont poussé la logique jusqu’au bout. Et en BD, un album m’avait fortement marqué lorsque j’étais étudiant : « La chambre nuptiale », de Bézian, où la couleur joue un rôle primordial. Idem au cinéma avec « American Beauty », de Sam Mendes, où l’utilisation du rouge est brillantissime et joue directement sur l’inconscient, sans que cela ne soit jamais appuyé lourdement.
Techniquement parlant, les dessins au trait sont placés sur un calque dans Photoshop, et les couleur sont apposées sur un autre calque, exactement comme au temps du bon vieux bleu de coloriage, lorsque l’informatique n’existait pas.

                   
Je commence toujours par tapisser le fond d’une couleur de base, et puis j’ajoute les autres par petites touches. J’ai travaillé de longues années avec des couleurs « réelles » (gouaches, acryliques, écolines, pastels, etc.) et j’applique plus ou moins les mêmes règles aujourd’hui, mais informatiquement, si bien que sur mes précédents albums, certains croyaient que je coloriais au pastel !

 
6 - Bruitages :
Au plus j’avance dans la BD, au moins je mets de textes, car la bande dessinée est à mon avis un art avant tout visuel. Le début de cet album est comme le précédent - Neuf Mois - quasiment muet. J’adore le début d’un film comme « There Will Be Blood », de Paul Thomas Anderson, où le personnage ne dit pas un mot pendant le premier quart d’heure, alors qu’il est tout seul au milieu du désert. C’est un tour de force narratif que d’arriver à captiver le spectateur uniquement grâce aux images et aux bruitages.

Dans cette scène-ci, le fait de mettre plein de bruitages me permet de renforcer le rythme et d’obliger le lecteur à lire autant qu’à regarder, et donc à passer plus de temps sur cette séquence, ce qui aura pour effet d’avoir davantage de chances de marquer son inconscient…

 
 

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